Que vous êtes bonne, ma chère fille, de me prévenir toujours et que je suis un misérable de me laisser toujours prévenir ainsi! Demain j’irai dire la messe au prieuré. Au milieu de toutes vos filles de Nîmes je prierai plus spécialement pour vous. Je vous ai écrit, je crois, que j’allais m’arranger pour dire la messe au prieuré tous les vendredis matin: par ce moyen je remonterai quelques Soeurs et je verrai quelques élèves.
Je vous remercie de ce que vous me dites de notre situation de Paris(2). Ma résolution est bien arrêtée; elle m’est venue tout à l’heure à la messe, entre la communion et les ablutions. C’est que j’irai trouver un des grands vicaires, et je dirai tout simplement que pour rien au monde je ne permettrai que ma Congrégation soit un embarras; que si l’archevêque le désire, nous quitterons Paris, mais qu’il m’est insupportable de penser que nous lui sommes désagréables. Je ne fais pas une menace, j’accomplis un devoir de conscience et de respect envers l’autorité. Quant à la nonciature, je me doute bien que je n’y suis pas en bonne odeur, mais je l’ai voulu et je le veux. Pour Rome, c’est différent; mais j’ai le moyen de tout arranger là-bas, supposé que, sauf Antonelli, je sois mal avec qui que ce soit. Je n’ai pas foi à Antonelli. Quant à l’archevêque, il me déplairait qu’on lui montât la tête, mais après tout la ligne que nous suivons est celle par laquelle l’Eglise a marché. Et je n’ai fait que dire un peu plus tôt, quoique beaucoup moins bien, ce que le Pape dit dans ses allocutions.
Vous me direz: « Oui, mais c’est le Pape ». Je vous réponds: « Sans doute, mais sa responsabilité est bien autrement grande, quand il dit à tout l’univers ce que je dis dans mon petit coin ». Pour l’affaire de mon cas de conscience, aujourd’hui Antonelli doit voir qui avait raison, de lui qui se fiait à Thiers ou de ceux qui le déclaraient un tartuffe.
Remarquez que je proteste contre la monotonie de vos lettres(3); je ne tiens que modérément aux nouvelles. Aujourd’hui, avant la messe, j’ai fait près de deux heures d’oraison à la chapelle, devant le Saint-Sacrement, mais dans mon cabinet je m’arrange pour que mes études tournent presque constamment à la méditation. Je m’occupe des choses de ce monde, mais je vous assure que je suis surtout pour la solitude. J’ai avec moi le Fr. Georges, un teneur de livres de Vaugirard, grand ami de M. Bournisien(4) et découvert à la Salette par le P. Desaire. Je compte me l’attacher. Il avait une influence énorme sur les ouvriers de son usine, qui ont presque tous pleuré en le voyant partir.
Adieu ma chère fille. Ecrivez-moi souvent des lettres monotones comme les précédentes.
E.D’ALZON.
Gardez ceci pour vous, mais j’ai été un peu suffoqué de la manière dont M. votre frère juge les rapports de René(5) avec Mme Chalmeton; c’est un peu trop calomnier son monde.

