Cher ami,
Dans votre dernier numéro du Pèlerin vous jetez comme ballon d’essai l’idée d’avoir, dans six mois, un journal quotidien(1). Y avez-vous bien réfléchi? Et ne pensez-vous qu’il faudrait auparavant examiner si vous n’allez pas au-devant du désastre, dont vous menaçait, selon vous, le P. Hippolyte au sujet du Pèlerin?
Remarquez, je ne blâme pas, je réclame de la manière la plus formelle une discussion approfondie des voies et moyens. Le Pèlerin, du train dont vous y allez, vous mettra sur le flanc avant peu. Que sera-ce, quand il vous faudra être prêt à paraître tous les jours? Aurez-vous des collaborateurs? Et qui? Et combien? Des religieux? Cela me semble fort. Des laïques? En serez-vous le maître? Aurez-vous de quoi les payer? Le genre badin, plaisant, se passe à une supériorité capable de se maintenir à un certain niveau; mais si le niveau baisse -ce qui est à peu près inévitable- quels cris ne poussera-t-on pas à l’archevêché et à la nonciature? Le Pèlerin nous a assez compromis, un journal quotidien nous compromettra bien davantage, et la Congrégation tout entière en payera les pots cassés. Que M. du Fougerais se lance, permis à lui, il est tout seul; mais vous, ici, vous êtes la Congrégation, et, au point où nous en sommes, il faut prévoir l’avenir.
Remarquez que je ne dis pas non. Mais, avant de donner mon approbation, j’exige trois conditions: 1° les limites de votre programme, qui ne peut être absolument le même que celui de l’Univers et du Pèlerin; 2° l’indication des ressources matérielles, sur lesquelles vous comptez pour commencer; 3° les noms principaux du personnel de la rédaction. Vous pouvez faire un grand bien, vous pouvez faire un grand fiasco; je suis obligé d’exiger des garanties.
Mettez ma lettre à part. En vous l’adressant, je fais un acte de conscience très sérieux. Si vous voulez du temps pour répondre, prenez-en; mais qu’il soit bien entendu que vous ne lancerez rien dans le public, tant que je ne vous aurais pas dit: allez(2).
Nous avons un temps abominable dans l’atmosphère et dans ma mâchoire. Dieu veut châtier les travailleurs impies et les mangeurs gourmands. Adieu, et tout vôtre en Notre-Seigneur.

