Périer-Muzet, Lettres, Tome XIV, p. 178.

29 apr 1846 Nîmes MILLERET Marie-Eugénie de Jésus Bhse

L’égoïsme de l’amitié – De son voeu d’obéissance – Il ne s’occupe pas d’elle par effort. -Etat de la maison de Nîmes et des maîtres – Le mal n’est pas aussi grand qu’on le lui avait dit – Son nouveau règlement de vie – Il s’est remis à la règle avec joie – Nouvelles diverses – La stigmatisée de Lyon.

Informations générales
  • PM_XIV_178
  • 0+462|CDLXII
  • Périer-Muzet, Lettres, Tome XIV, p. 178.
  • Orig.ms. ACR, AD 417; V. *Lettres* III, pp. 50-54 et D'A., T.D. 19, pp. 64- 65.
Informations détaillées
  • 1 ACCEPTATION DE LA VOLONTE DE DIEU
    1 ACTION DU CHRIST DANS L'AME
    1 AMITIE
    1 AMOUR DU CHRIST
    1 CAREME
    1 CHEMIN DE FER
    1 COLLEGE DE NIMES
    1 DESIR DE LA PERFECTION
    1 DIRECTION SPIRITUELLE
    1 EFFORT
    1 EGOISME
    1 EPREUVES SPIRITUELLES
    1 EXTENSION DU REGNE DE JESUS-CHRIST
    1 FOI
    1 FRANCHISE
    1 JOIE
    1 LIBERTE DE CONSCIENCE
    1 MANQUEMENTS A LA REGLE
    1 MOIS DE MARIE
    1 PAIX DE L'AME
    1 PASSION DE JESUS-CHRIST
    1 PATERNITE SPIRITUELLE
    1 PROFESSION PERPETUELLE
    1 PROGRES DANS LA VIE SPIRITUELLE
    1 QUATRIEME VOEU DES ASSOMPTIADES
    1 REGLE DE SAINT-AUGUSTIN
    1 REGULARITE
    1 RELATIONS DU PERE D'ALZON AVEC LES ASSOMPTIADES
    1 RELIGIEUSES DE L'ASSOMPTION
    1 RENDEMENT DE COMPTE
    1 SATAN
    1 UNION DES COEURS
    1 VERTU DE FORCE
    1 VOEU D'OBEISSANCE
    2 BERNARD, SOEUR
    2 BRETON, GERMAIN
    2 CART, JEAN-FRANCOIS
    2 CATHERINE DE SIENNE, SAINTE
    2 CROY, MADAME DE
    2 GOUBIER, VITAL-GUSTAVE
    2 MATTHIEU, SAINT
    2 MESNARD, MADAME DE
    3 ALGER
    3 IRLANDE
    3 LYON
    3 NIMES
    3 PARIS
  • A LA MERE MARIE-EUGENIE DE JESUS
  • MILLERET Marie-Eugénie de Jésus Bhse
  • Nîmes, le 29 avril 1846.
  • 29 apr 1846
  • Nîmes
  • Institution de l'Assomption
  • *Madame*
    *Madame la Supérieure de l'Assomption*
    *n° 76 rue de Chaillot*
    *Paris.*
La lettre

Me voilà donc de retour au milieu de mon peuple de Nîmes, ma chère enfant, et, en reprenant avec vous cette correspondance, où nous nous sommes déjà fait du bien à l’un et à l’autre, je crois devoir vous dire, tout d’abord, les bonnes résolutions que je prends pour tous les deux. En premier lieu, il faut que je rétracte ou que, du moins, j’explique ce que j’ai pu vous dire sur l’égoïsme de votre amitié. Je n’étais préoccupé, en ce moment, que de la crainte qu’elle ne parût un peu trop absorbante. A part cela, il me semble qu’entre vous et moi l’égoïsme est impossible, si nous comprenons bien le mot que j’ai écrit sur votre image, le jour de mon départ: ut sint consummati in unum(1).

Puis, je vous dirai que, tout en conservant les rapports de père que Notre-Seigneur veut que j’exerce envers vous, il me semble qu’il manque quelque chose à nos relations et que la balance penche plus de votre côté, depuis que vous m’avez fait pour toujours voeu d’obéissance(2). L’impression que me produit votre engagement si absolu me rend jaloux, et je souffre de ne pouvoir vous donner quelque chose, à mon tour. Car enfin, quoique je m’engage par l’acceptation de ce voeu à porter toujours la responsabilité de votre âme, par le fait même du droit que j’ai de vous relever de votre voeu, je conserve une plus grande portion de liberté que vous, et c’est ce que je ne voudrais pas. J’ai eu l’idée, un moment, de promettre à Dieu de me consacrer au soin de votre âme d’une manière toute particulière, mais mon embarras est de savoir quel mérite j’aurais en faisant une pareille promesse. Si cependant, chère enfant, cette promesse-là ou toute autre pouvait vous faire un peu de bien, vous savez avec quel bonheur je la ferais. Peut-être, après tout, si vous voulez admettre que l’acceptation de votre voeu implique aussi un engagement de ma part, ne sera-t-il pas besoin d’autre chose; et je puis vous déclarer qu’à peine une ou deux circonstances de ma vie m’ont autant impressionné que votre volonté déposée en mes mains pour toujours. C’est quelque chose comme mon engagement du sous-diaconat(3).

Je ne vous dis point tout ceci, sans exiger quelque chose. J’exige donc que vous laissiez de côté la pensée, que vous m’avez quelquefois manifestée, que je m’occupe de vous par effort et que je cherche à m’en détourner, pour parler d’autre chose, comme aussi que je peux garder pensée que je ne voulusse pas vous faire voir. Sur ces deux points, la consommation dans l’unité doit être aussi parfaite que le permettra Notre-Seigneur.

Je suis donc arrivé avant-hier. Huit ou dix de ces Messieurs m’attendaient au chemin de fer. Je fus réellement touché de leur joie; elle était véritable. Je m’y suis laissé aller; puis, j’ai repris aussitôt la règle avec toute l’énergie possible; ce qui a fait que quelques petits abus disparaîtront aussi rapidement qu’ils pouvaient commencer à se glisser. J’ai commencé à écouter quelques plaintes, mais il me semble que le mal est moins grand qu’on ne me l’avait fait. Je verrai ces jours-ci. Je me propose de faire une visite canonique, c’est-à-dire de faire appeler chacun en particulier et d’exiger qu’on me dise tout ce que l’on sait. Par ce moyen, nous viendrons à bout de connaître le fond et le faible de tous ces honnêtes personnages. On ne se figure pas à quel point quelques-uns d’entre eux sont enfants.

M. Goubier est malade des excès de fatigue du Carême. Il paraît qu’il faudra que je l’aide pour son mois de Marie. Ce sera pour moi un motif de plus de ne pas accompagner Monseigneur, qui est en tournée, mais qui, dit-on, compte sur moi pour que je l’accompagne.

Me voici en train de mes travaux. Dès aujourd’hui, je me suis enfermé à 7 heures, comme je vous en avais annoncé l’intention. Mon projet est de tenir, autant que je ne le pourrai, à ce règlement, sans quoi ma vie se gaspille et je n’acquerrai jamais les connaissances dont j’ai besoin pour arriver à bien faire une règle. Seulement, je vous préviens que vous écrire n’est pas considéré par moi comme infraction à mes études, puisque vous serez bien forcée de m’en dire plus d’une fois votre avis.

Mais vous me demanderez peut-être ce que je fais et ce que je suis. Vraiment, ma fille, il me semble que j’ai quelque envie de devenir meilleur. Il me semble, de plus en plus, que le séjour dans cette maison apporte une plus grande abondance de grâces pour votre pauvre père. Je me suis remis à la prière, à mon régime de communauté, avec une grande joie. Seulement, je ne crois pas que je doive en ce moment me livrer à rien d’extraordinaire, parce que, avant tout, j’ai besoin de toute ma paix, et la paix est dans la force, pax in virtute (4). Dieu, ce me semble, m’appelle à un grand esprit de foi et à un grand abandon à sa conduite, quelle qu’elle puisse être. Je m’y livre, autant qu’il dépend de moi, et je répète souvent à l’oraison: Domine, quid vis ut faciam?(5). En résumé, je commence à m’apercevoir que mon coeur a été ensemencé, comme à mon insu d’abord. C’est pour moi une nécessité de travailler à faire croître ces pauvres petites vertus, vrais brins d’herbe, qui montrent leur petite pointe verte à travers une terre bien sèche et bien poudreuse.

Adieu, mon enfant. Je dirai demain la messe pour l’Assomption de Paris, si je ne l’ai pas promise à Mme de Mesnard; ce dont je ne puis me rappeler. Dans tous les cas, je demanderai à sainte Catherine qu’elle vous obtienne son esprit d’amour pour Jésus-Christ. Adieu, encore une fois. Cette première lettre ressemble à notre dernière entrevue, où il m’était un peu difficile de vous quitter.

Tout vôtre, ma chère enfant, en Notre-Seigneur et avec l’affection que vous savez.

Veuillez dire à nos Soeurs qu’il me prend quelquefois envie d’exercer ma paternité à leur égard, en leur adressant des lettres collectives. Je ne sais ce que vous et elles en penseriez.

J’ai vu un instant Mme de Croÿ; je crois que je la laisserai partir pour Alger.

J’oubliais de vous parler de Soeur Bernard, que j’ai vue à Lyon. Tous les vendredis du carême elle a horriblement souffert: le sang ruisselait de son front par de petits trous. Le Vendredi-Saint, la main gauche a été percée de part en part; j’ai vu la cicatrice. Dans l’intérieur de la main, il y a une trace de blessure assez large pour laisser passage à une pièce de cinq francs; au dehors, c’est la rougeur d’un énorme bouton. La main droite et les pieds rendaient aussi beaucoup de sang, mais n’étaient percés que d’un côté.

Le vendredi, les souffrances devenaient atroces de 11 h. à midi. A midi, elle perdait connaissance jusqu’à trois heures. Il paraît que le démon l’a terriblement tentée. Un jour qu’elle était dans les terreurs les plus épouvantables, luttant contre quelque chose qu’on ne voyait pas, mais qu’elle semblait voir, on lui jeta de l’eau bénite, et aussitôt elle fut délivrée. Les tortures l’effraient beaucoup. Cependant elle m’a assuré être résignée à tout ce que Dieu voudra. Le papier me manque, je m’arrête. Si l’on peut se procurer, de Paris, l’Histoire d’Irlande* dont vous m’avez parlé, veuillez me la faire parvenir.

Notes et post-scriptum
2. C'est le vendredi, 24 avril, lors de la dernière messe que le P. d'Alzon célébra chez les religieuses de l'Assomption, que la Mère Marie-Eugénie de Jésus fit entre ses mains ce voeu d'obéissance. Nous n'avons pas ce document, mais nous en avons un autre analogue, un parchemin, tout entier écrit de la main de la Mère Marie-Eugénie de Jésus, et sur lequel nous lisons d'abord la formule de sa première profession: "Moi, Anne-Marie-Eugénie Milleret, dite en religion Soeur Marie-Eugénie de Jésus, voue et promets à mon Dieu, que j'adore ici présent dans cette hostie, de vivre en perpétuelle pauvreté, chasteté, obéissance, selon la règle de saint Augustin et les Constitutions de cette Congrégation de l'Assomption de Notre-Dame. *Paris, en ce couvent de l'Assomption, 14 août 1841*." Au dessous de cette formule de profession, d'une écriture plus menue et avec une encre plus pâle, la même main a ajouté, plus tard, ces quelques mots: "Je promets à Dieu de me consacrer, selon l'esprit de notre Institut, à étendre par toute ma vie le règne de Notre-Seigneur Jésus-Christ dans les âmes, et je fais voeu d'obéir à notre père, M. d'Alzon, en tout ce qu'il me commandera.
Soeur Marie-Eugénie de Jésus.
*21 septembre 1852.
fête de S. Matthieu."
Dans le passage que Mgr Breton a consacré à ces relations, *Mère Marie Eugénie de Jésus*, p. 243-246, il y a confusion continue entre les années 1845 et 1846. Le P. d'Alzon ne se trouvait pas à Paris, mais à Nîmes, au mois de mai 1846.
3. Le 8 mai, la Mère Marie-Eugénie de Jésus lui répondit à ce sujet: "Il faut que je vous dise que j'ai été extrêmement touchée d'apprendre que mon voeu perpétuel vous eût fait une impression si profonde, et que je l'ai été également de votre désir de vous engager envers mon âme par une promesse de vous consacrer particulièrement à sa perfection. Non, mon Père, je n'ai pas besoin de cet engagement; j'aime bien mieux m'en rapporter à vous et me remettre entre vos mains avec un complet abandon. Je ne vous veux d'autre charge que le sentiment de cet abandon même, par lequel je m'attends à trouver en vous tout ce que Dieu puisse mettre en une âme pour le bien d'une autre [âme], qui lui est étroitement unie". Le voeu fut pourtant fait le 8 septembre suivant.
5. *Act*., IX, 6. Le texte est plutôt celui-ci: "*Domine, quid me vis facere?"; ou bien,*Act*., XXII, 10: "Quid faciam, Domine?"1. *Ioan*. XVII, 23.
4. Ps. CXXI, 7.
5. *Act*., IX, 6. Le texte est plutôt celui-ci: "*Domine, quid me vis facere?"; ou bien,*Act*., XXII, 10: "Quid faciam, Domine?"