Depuis bien longtemps, mon cher ami, j’aurais dû répondre à votre dernière lettre et je ne sais quel mauvais prétexte m’en a jusques à présent empêché. J’aurais dû vous apprendre ma promotion aux ordres sacrés, mais comme j’ai dû à cette occasion même subir certaines vexations, j’ai préféré laisser dans le silence ce que j’avais eu à souffrir, plutôt que de troubler par quelque pensée désagréable un souvenir dont je ne veux conserver que ce qu’il a de délicieux pour moi. Vers la même époque, la marche si étrange et si incompréhensible, pour ne rien dire de plus, adoptée par celui que nous étions si fiers d’appeler notre maître, a tellement bouleversé certaines de mes idées que, pendant quelque temps, je ne savais plus où j’en étais.
Je craignais que ce que j’avais pu lui dire dans certaines de mes lettres, au courant de l’été dernier, eût contribué à l’aigrir et à le précipiter dans cette voie, au terme de laquelle je n’aperçois pour lui aucune issue honorable, sinon une rétractation qu’il eût pu s’éviter, et qui lui sera d’autant plus pénible qu’elle froissera davantage son amour-propre. Mon intention, il est vrai, en lui écrivant, et celle des hommes dont j’avais suivi les conseils, était de l’engager à un silence absolu, du moins pendant un certain temps. Plus tard, les événements justifiant la plupart de ses prévisions auraient assoupi certaines animosités et lui auraient permis de se montrer de nouveau avec avantage. Mais, quoiqu’il nous eût promis à Mac[Carthy] et à moi, il n’a pu se renfermer dans le repos, et j’avoue que j’ai beau chercher une interprétation favorable à sa conduite, je ne puis la trouver.
Si pourtant il eût voulu quelque temps encore prendre patience, il eût trouvé un si grand appui dans les faits de chaque jour. J’ai eu occasion d’entendre les monarchistes les plus forcenés envier enfin la séparation possible et réelle de l’autel et du trône, séparation qu’il y a un an encore ils eussent foudroyée de tous leurs anathèmes. Ces aveux et une foule d’autres, qu’on n’eût certes pas obtenus il y a quelque temps, prouvent que, dans le parti le plus opposé à M. Féli, on commence enfin à douter et que, s’il est coupable, il ne l’est sur une foule de points que pour avoir été plus vite que ses adversaires sur la route de l’avenir.
Cependant, je ne sais si je me trompe, mais il me paraît aujourd’hui s’égarer sur sa route. Si je suis bien informé, il paraît être résolu à entrer dans les voies d’un complet radicalisme, en même temps qu’il se retirerait du terrain catholique. Les journaux ont donné l’extrait d’une lettre de M. de Walter, qui est affreuse, si elle est authentique. Je n’ai pas vu qu’il l’eût fait démentir. Je vous conjure de me donner quelques détails positifs sur l’état de son âme; je lui suis dévoué au delà de tout ce que je puis dire, et l’incertitude sur sa foi est une chose affreuse. Je lui aurais écrit, mais il n’a pas répondu à mes deux dernières lettres. Je présume qu’il est peut-être gêné de ma franchise, qu’il sait bien n’avoir d’autre principe que le dévouement le plus complet, tant qu’il restera dans les limites de la vérité(2). On m’a dit qu’à son arrivée à Paris plusieurs de ses amis avaient cru bien faire en n’allant pas le voir. Avez-vous été du nombre de ceux-là(3)?
Je rentre en France avec la résolution de commencer d’abord par me mettre à la disposition de mon évêque. Ce n’est pas que je ne découvre pour moi de bien grands inconvénients dans une pareille démarche, mais ayant fait serment d’obéissance le jour de mon ordination, je tiens à y être fidèle. Et puis, je commence à être fatigué de mon indépendance. Je sais bien que je me prépare des ennuis de plus d’une espèce. Toutefois, arrivant avec la ferme résolution de dire toute ma pensée dans les occasions où je le croirai utile, je présume que l’indépendance de ma position me mettra à l’abri des vexations des subalternes, qui sont ordinairement les plus insupportables. Ce n’est pas que j’aie attendu la décision de mon évêque pour me préparer une carrière; seulement je suis résolu à lui soumettre mes idées, à les abandonner, s’il me l’ordonne. Mais dans le cas où il me permettrait de suivre mes désirs, je continuerais à me livrer quelques années encore à l’étude de la religion, avant de me consacrer à la prédication et aux missions parmi les protestants. Car c’est vers ce but, qu’à moins d’obstacles insurmontables, je suis résolu à diriger mes études…(4)

