Ma chère fille,
Un enfant qui nous est mort, un autre qu’il me faut chasser ont tellement absorbé le peu de temps que me laisse mon travail ordinaire, que je ne sais plus ce que je fais. Cependant j’aurais voulu vous dire que, hier, j’ai beaucoup prié pour vous, comme tous ces jours-ci. Vous avez raison, nous nous sommes beaucoup trop mal compris jusqu’à présent, et il est nécessaire de faire cesser au plus tôt ce malentendu.
Il faut que je vous dise pourtant, puisque c’est nécessaire, une des raisons de mon accablement de ces jours derniers. Ma mère m’avait promis une somme d’argent assez considérable, quand tout à coup elle a paru changer de dessein et ne plus vouloir rien me donner, au moment où comptant sur sa promesse j’avais annoncé que je paierais. Comme la somme, dont j’avais annoncé le solde, est de 30.000 francs et que ce que vous me devez est à peu près le même chiffre, il y a eu des observations assez pénibles faites à ce sujet. Heureusement j’ai pu dire que vous m’aviez manifesté l’intention de vous acquitter avant la fin de l’année. J’ai pu dire ce que vous m’annonciez; mais, dans l’état présent des choses, je suis convaincu que, si je passais pour votre supérieur, j’aurais bien plus de difficulté pour obtenir la somme que je demande, et toutefois, je ne suis pas fâché de ce contretemps. J’ai eu l’occasion de dire bien des choses sur l’emploi que je comptais faire de ma fortune, si j’en étais un jour le maître; ce qui me met singulièrement à l’aise. Sous ce rapport, à quelque chose malheur aura été bon. Mais je crois qu’il faut attendre quelque temps, avant de songer à des relations officielles entre les deux Congrégations.
Mais en attendant, que faire avec un homme comme M. Buquet? Je m’y perds franchement, je ne le croyais pas aussi absurde[1]. Je cherche une autre expression, je n’en trouve pas. Vous pouvez cependant peu à peu obtenir bien des choses, j’en suis sûr. Quant au projet d’aller à Rome, quand le moment sera venu, j’y tiens plus que jamais, d’autant plus qu’il y aura alors occasion de traiter la question des voeux solennels qui débarrasseraient les religieuses de bien des ennuis. Il est certain que les sorties feront toujours une plus grande difficulté à Rome qu’en France. Mais cela peut encore s’arranger[2].
Adieu, ma chère fille. Prenons patience et prions. Tout à vous.

