Ma chère fille,
Je reçois de Mme de Puységur la certitude que la maison de Nîmes vous sera vendue, si vous la voulez toujours. Elle a écrit, me dit-elle, à M. Berthomieu des choses qui ne me regardent pas. Elle fera s’il le faut le voyage de Paris. Enfin elle veut que l’Assomption vous reste. Si l’on n’était pas si mal disposé à son égard à cause d’Alix(2), je suis bien sûr que tout s’arrangerait sur le champ, mais je suis convaincu que cela finira dans le sens que je vous indique.
Permettez-moi de vous faire observer, à mon tour que je crois la prudence chrétienne une nécessité. Vous savez le proverbe: Si prudens est, gubernet nos. Ainsi la prudence est une preuve que vous faites votre devoir, si vous la consultez. Mais vous m’aviez tellement parlé de votre penchant à la sagesse humaine que j’avais voulu protester contre ce qu’il y aurait pu se trouver d’excessif, quoique je n’aie jamais eu de reproche à vous faire sur votre excès de prudence.
La pauvreté me plaît beaucoup, je vous assure, et je vous assure aussi que la manière dont vous y subvenez ne me cause qu’un très grand plaisir, celui de vous devoir quelque chose. Je vous assure que j’y trouve peut-être trop de satisfaction(3). Je viens de recevoir une seconde lettre de M. Gay. Il est de plus en plus amoureux de son évêque, et il m’annonce une lettre pastorale qui doit être merveilleuse(4). J’écrirai à Jeanne(5) par la première occasion. Les excellentes nouvelles que vous me donnez de Soeur T[hérèse]-Em[manuel] me mettent la joie au coeur. J’appréhendais toujours à cause de son extrême faiblesse.
Je crois que pour reprendre un peu d’amour et la première fraîcheur de l’amour, il faut redevenir un peu enfant avec Notre-Seigneur. Voici ce qui m’arriva hier soir. Après m’être couché, je me rappelai que je n’avais pas dit la prière En ego… (6), qui est applicable aux âmes du purgatoire. Je rallumai ma bougie, je me relevai, je fis la prière devant mon crucifix. Je le détachai de son clou, je le mis avec moi dans mon lit. Je vous assure que cette enfance me réussit à merveille, Je fis une très longue méditation, mieux que je ne l’avais faite depuis très longtemps. Je crois qu’en général nous sommes de trop grands personnages avec le bon Dieu. Quelques actes d’humilité, de simplicité, de mortification nous dilateraient le coeur et permettraient à la grâce de le remplir bien plus facilement d’une amoureuse tendresse(7).
Soeur M.-Walburge m’a écrit une lettre charmante à propos de son T[iers]-O[rdre] renforcé. Comment voulez-vous que je la prenne? je lui ai écrit une bonne lettre. Faut-il continuer et lui donner l’appui que l’abbé de C[abrières] lui retire(8). Je ferai ce que vous voudrez. Je suis fatigué par le temps et par prudence je m’arrête, sans chercher quelque autre chose que j’avais à vous dire.
Adieu, ma chère fille. Tout vôtre en Notre-Seigneur.

