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Connais-toi toi-même, de Socrate à Augustin, par Mihai Julian DANCA

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Article extrait de la revue Itinéraires Augustiniens, n°49, Augustins et les jeunes, janvier 2013.

De Socrate à Philon d’Alexandrie

« Connais-toi toi-même
et tu connaîtras l’univers et les Dieux »
(inscription du Temple de Delphes)1

L’inscription « Connais-toi toi-même » qui est gravée sur le fronton du Temple de Delphes a connu un succès ininterrompu depuis l’Antiquité jusqu’aux temps modernes. On ignore encore qui est l’auteur de cette maxime. Elle a été attribuée autant à Apollon lui-même qu’à Homère ou Socrate. Une des clés  pour expliquer la postérité de cette devise tient sans doute à l’emploi littéraire qui en fut fait et aux interprétations philosophiques très diverses auxquelles elle se prêtait.

Dans les textes les plus anciens le principe delphique reçoit une interprétation religieuse, c’est-à-dire qu’il invite l’homme à se reconnaître mortel et non dieu, à éviter les pensées d’orgueil  et à rester soumis à la suprématie de Zeus.

Socrate sera le premier à passer de l’interprétation religieuse à l’interprétation philosophique de « Connais-toi toi-même », non sans choquer ses contemporains. Dans le Premier Alcibiade, Platon adopte l’idée fondamentale selon laquelle l’homme doit prendre soin de son âme, doit se connaître d’abord soi-même avant de chercher à connaître quelque chose de ce qui lui est extérieur. Cette connaissance se met en œuvre à travers l’application et le savoir pour permettre à l’homme d’accéder à la partie supérieure de son âme qu’est la raison, miroir de la divinité qui est en nous. Nous avons affaire ici à une forme de sagesse qui est à la fois intellectuelle et morale.

Pour Socrate, il n’y a pas de plus grand bien que celui de pouvoir discourir de la vertu ou de tout autre sujet qui offre la possibilité de s’examiner soi-même et autrui. Dans le Phèdre il considère inutiles les explications physiques des mythes proposées par les interprètes rationalistes. Elles ont pour seul effet de détourner la pensée de son objet véritable qui est la connaissance de soi (d’où sa célèbre formule selon laquelle la seule connaissance qu’il possède est celle de savoir qu’il ne sait rien car « ce qui est au-dessus de nous est sans rapport avec nous²  »). Pourquoi faut-il s’occuper d’Hippocentaures, de Chimères, de Gorgones, de Pégases, alors que l’homme est peut-être lui-même une bête plus étrange et plus orgueilleuse que n’est Typhon ?3  D’où la nécessité de privilégier la connaissance de soi aux autres connaissances.

Aristote attachera aussi un grand intérêt au précepte delphique même s’il est conscient de la difficulté d’arriver à se connaître soi-même : nous reprochons par exemple à autrui ce que nous faisons personnellement, preuve que nous pouvons être aveugles sur nous-mêmes ou avoir une complaisance excessive envers nous-mêmes. Dans l’Ethique à Nicomaque, il fait remarquer que cette méconnaissance peut conduire à la pusillanimité (en oubliant la grandeur de l’âme) et à la vanité (en tombant dans la présomption). En donnant l’exemple de l’œil qui ne peut pas se voir lui-même, l’homme a besoin à son tour du miroir de l’autre lui-même qu’est, en occurrence, un ami.  On retrouve de fait chez Aristote une application morale du principe delphique alors que dans le Premier Alcibiade de Platon il s’agissait d’une application métaphysique.

Plus tard, Chrysippe, chef de l’école du Portique, réintroduira, et cela en dépit de Socrate, le lien entre le principe delphique et la physique. Chrysippe considère que l’homme, comme toute espèce animale, tend instinctivement à se connaître. Mais l’homme ne saura pas connaître sa propre nature avant de connaître le système de l’univers et la manière dont il est administré. Il faut donc réintroduire la possibilité de recherches physiques en raison du lien qui unit les êtres entre eux.

Au Ier siècle, Philon d’Alexandrie mentionne comme effet positif de la connaissance de soi le bonheur. La science de soi-même peut engendrer le bonheur. Il fait un parallèle entre le précepte delphique et le précepte de l’Exode « Veille sur toi-même », en entendant par là que l’homme doit s’éloigner du terrestre, en repoussant le plus loin possible ce qui est de l’ordre du sensible. Pour devenir sage, il faut enquêter sur soi-même, c’est-à-dire sur l’âme, le corps, les sensations, le raisonnement, cessant ainsi de dire des sottises sur le soleil, la lune et les autres êtres célestes. Il faut délaisser autant l’étude du ciel que l’observation du monde physique d’ici-bas pour se consacrer à l’examen de soi-même. On pourra ainsi découvrir la place de l’intellect qui commande en nous comme il commande dans l’univers. L’attitude de Philon n’est pas sans rappeler celle de Socrate qui déniait toute valeur aux explications physiques des mythes pour se consacrer entièrement à la connaissance de soi-même.

On peut voir dans ces positions divergentes les débats qui opposeront régulièrement les stoïciens aux académiciens et les platoniciens aux aristotéliciens. Elles se retrouveront plus tard, en termes analogues, chez Grégoire de Nysse et dans les Confessions de saint Augustin.

L’effort d’introspection constitue donc une étape importante vers la découverte de l’Intellect qui dirige le monde : quand Abraham tombe sur sa face devant la transcendance de Dieu c’est parce qu’il reconnaît devant cette transcendance le néant de sa nature mortelle. La pratique de la circoncision devait signifier justement la suppression des plaisirs qui subjuguent la raison. Elle constituait en même temps une pratique conforme au précepte delphique dans le but de préserver l’âme de cette arrogance qui nous fait nous prendre pour des dieux et oublier le Dieu véritable. Il faudrait ajouter dans ce sens que dans la perspective biblique la connaissance de soi n’est pas sa propre fin mais a comme but la connaissance de Celui qui est.

La confrontation entre les vues platonisantes de γνῶθι σεαυτόν (« Connais-toi toi-même ») et la Bible a mené Philon d’Alexandrie à repousser les études physiques pour favoriser l’étude du rapport entre l’intellect humain et l’Intellect qui régit le monde. Il prône une forme de connaissance qui aboutit au respect religieux de la transcendance divine et à l’aveu du néant humain.

Dans la Gnose païenne et chrétienne

Au IIème siècle, les Gnostiques, qu’ils soient païens ou chrétiens, s’emparent du principe delphique pour en faire le point de départ de leurs spéculations : le Gnostique est celui qui doit débarrasser son moi intérieur des vêtements qui le recouvrent. Il doit s’interroger  sur lui-même et sur la destinée humaine : « Qu’étions-nous ? Que sommes-nous devenus ? Où étions-nous ? Où avons-nous été jetés ? Vers quel but nous hâtons-nous ? ». La gnose ne concentre pas son effort sur la connaissance de la divinité ou du  monde physique, mais sur la recherche de la nature véritable de l’homme. Le thème du miroir revient de façon récurrente dans la pensée gnostique. Le miroir représente l’Esprit divin et primordial que l’âme, une fois purifiée,  doit contempler et prendre pour modèle si elle veut devenir elle-même esprit. L’épître de saint Jacques stigmatise par exemple l’homme qui regarde son image mais l’oublie aussitôt (Jc 1, 22-24).

La connaissance de soi, dans l’optique gnostique, devient la clé pour accéder au Royaume ou au Repos. Pour arriver à cette fin il faut nous connaître tels que Dieu nous connaît et reprendre possession du moi qui existe comme tel dans l’Etre absolu. Le Moi qui révèle la Gnose est un Moi ontologique auquel on peut accéder en nous dépouillant de ce qui est étranger. C’est un mouvement qui part de l’homme extérieur pour arriver à l’homme intérieur, au Moi essentiel qui est l’Homme parfait.

Les Gnostiques chrétiens n’ignorent pas les équivalences bibliques du principe delphique comme ce logion attribué à Jésus : « Si tu as vu ton frère, tu as vu ton Dieu ». Clement d’Alexandrie va encore plus loin en affirmant que celui qui a formulé le précepte delphique le tenait de Moïse, tandis que les doctrines des philosophes sont des reflets de la Vérité. Le « Connais-toi toi-même » est donc conforme à la parole de Jésus : « Qui perdra son âme à cause de moi sera sauvé » (Mt 10,39), c'est-à-dire que celui qui se reconnaît pécheur, arrache son âme au péché en la faisant obéir aux commandements. La foi conduit l’âme à la renaissance par retour et conversion à Dieu.

Chez Ambroise et Augustin.

En Occident, le « Connais-toi toi-même »Nosce te ipsum ») pénètre dans les milieux païens et chrétiens à travers la lecture de Platon, Plotin ou Porphyre mais aussi à travers l’influence d’Origène et des Pères Cappadociens. La formule est en plein épanouissement à la fin du IVème siècle.

Chez Ambroise de Milan l’usage de cette formule est encore flottant à cause des sources diverses qu’il suit dans ses principaux traités. Lui-même reconnait la difficulté de mettre en pratique le slogan delphique.  Dans ses commentaires sur le psaume 118 il explique que Moïse a été le premier à formuler ce précepte sous la forme « Adtende tibi4  ». Puis, le roi Salomon, auteur du Cantique des Cantiques, l’a réitéré sous la forme du verset « Nisi scias te decoram inter mulieres…  5» Les deux formules sont, d’après Ambroise, antérieures au précepte delphique, qu’Apollon a subtilisées.

Le Cantique des Cantiques invite l’âme à reconnaître son aptitude rationnelle pour découvrir la ressemblance naturelle qu’il y a entre elle et la divinité car créée à son image. De cette ressemblance découlent les devoirs moraux et la soumission du corps à la raison par une conversion de tout l’être. Le « Connais-toi toi-même » est l’invitation que l’époux fait à son épouse (symbole ici de l’âme de l’homme) pour reconnaître en quoi consiste sa beauté véritable qui est : désirer les choses célestes et incorruptibles.

Le précepte de Moïse dans le Deutéronome « Applique-toi à toi seul », indique que le Moi est anima et mens par opposition à ce qui est nôtre, c’est-à-dire les membres et les sens, et par opposition à ce qui nous entoure, c’est-à-dire les biens de fortune. Le précepte de Moïse est une incitation à admirer la force de l’âme humaine afin que nous devenions maîtres des membres de notre corps et de ce qui nous entoure.

Pour Ambroise, le « Connais-toi toi-même » est intimement lié à la purification morale : il faut affranchir l’âme des servitudes du corps. Mais cela ne veut pas dire que l’âme doit vivre séparément du corps, comme chez Platon, mais elle doit avant tout soumettre ce corps en faisant appel à la grâce divine.

La méthode augustinienne.

Tout ce survol nous amène maintenant à saint Augustin qui a beaucoup réfléchi au précepte delphique tout au long de son existence. Dans le premier dialogue qu’il écrit, le Contra Academicos, Augustin fait savoir que sa conversion fut un retour à soi, grâce à la lecture des livres platoniciens et au contact avec le christianisme. En s’appuyant sur la philosophie des mystères chrétiens, selon lesquels l’Intellect divin s’est fait chair, Augustin en déduit que le devoir de l’homme est de rentrer en lui-même et de revenir vers la patrie divine.  Dans le De ordine, il est même persuadé que, si l’homme n’est pas capable de discerner l’ordre providentiel de l’univers, c’est parce qu’il ne se connaît pas encore assez lui-même.  Pour mieux se connaître, l’homme doit prendre l’habitude de se retirer hors des sens et de recueillir l’âme sur elle-même. De cette manière l’âme sera en quelque sorte restituée à elle-même et pourra comprendre en quoi consiste la beauté de l’univers, beauté qui procède de l’Un.

La tendance de l’âme est de se dissiper sur les objets, à vivre dans la multiplicité et donc de ne pas trouver l’Un auquel elle aspire. Augustin est imprégné ici par les idées du néo-platonisme porphyrien. L’idée que l’âme, depuis sa chute  de la « plaine de Vérité » en ce bas monde, vit dans la multiplicité des opinions, remonte au Phèdre de Platon.

Augustin remarque aussi que l’homme prend rarement sa raison pour guide afin de connaître Dieu et l’âme, qu’il s’agisse de l’âme individuelle ou de l’âme du monde. Trop pris par l’illusion du monde sensible, l’homme rentre difficilement en soi-même et ignore la nature même de la raison. Or, l’objet de la philosophie est justement de nous faire découvrir l’âme, en tant que connaissance de nous-mêmes, et Dieu, en tant qu’origine de notre âme. La connaissance de l’âme nous conduit à une vie heureuse ; tandis que la connaissance de Dieu nous procure cette vie heureuse.

Le même lien intime entre connaissance de soi et connaissance de Dieu apparaît dans les Soliloques, où Augustin se cherche lui-même et rentre en dialogue avec sa propre Ratio. Il souligne d’emblée l’accord entre les recherches philosophique du principe delphique et le verset de la Genèse sur l’homme créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. Le dialogue avec sa propre Ratio est possible grâce au repli sur soi et au détournement de l’attention des objets sensibles. Pour Augustin, nous portons en nous trois certitudes : nous sommes, nous vivons, nous comprenons. Or, les sens sont incapables de se connaître. Il n’y a que l’intellect qui est capable de se connaître lui-même et par lui-même en saisissant la norme suprême de Beauté en fonction de laquelle il peut juger les beautés sensibles.

Le retour sur soi – selon la dialectique néo-platonicienne des degrés – se fait par étapes, de l’extérieur vers l’intérieur, car ce qui est extérieur est inférieur par rapport à la présence de Dieu au plus profond des intima.  Dieu est au tréfonds du tréfonds de l’homme. Et c’est Lui qui attire l’attention sur sa présence comme un aliment dont on ressent la faim ou comme l’appel d’une voix intérieure.

Ce processus d’introspection est à deux visages. Dans un premier temps, l’homme descend en lui-même et découvre la guerre que se livrent la chair et l’esprit et prend ainsi conscience de sa faiblesse charnelle. La parabole du fils prodigue illustre bien cet exemple de retour à soi comme phase préalable au retour à Dieu. Elle montre aussi que le retour à soi n’est pas un repli sur soi-même, mais une démarche qui mène au prochain, qui nous ouvre à l’autre ; car personne ne peut aimer son prochain comme soi-même s’il s’ignore lui-même. Dans un deuxième temps finalement, descendre en nous-mêmes nous fait découvrir aussi la grandeur de notre être créé à l’image de Dieu et supérieur aux autres créatures.

Augustin évite toujours que le « Nosce te ipsum » soit pratiqué comme une introspection qui prendrait l’homme pour fin en soi. Il y a au contraire une concordance entre les données de l’introspection et celles de la Révélation. L’introspection complète la connaissance de l’unité et de la beauté que présente l’œuvre de la Création.

Augustin se demande aussi : par quel moyen l’âme peut-elle se connaître ? Est-ce qu’elle se connaît par un miroir comme l’œil se connaît ? Par souvenir d’une béatitude antérieure ? Ou bien par amour du savoir ? En réalité, rien de tout cela. L’âme se connaît par intuition d’elle-même, c’est-à-dire qu’elle est présente à elle-même au moment où elle cherche à se représenter elle-même. L’âme ne peut pas en effet connaître une partie d’elle-même par une autre partie. Par conséquence, elle doit se connaître intuitivement, à la fois en tant que vie et en tant qu’âme. Cette argumentation constitue entre autres une réponse à l’aporie sceptique selon laquelle toute connaissance suppose une division entre le sujet connaissant et l’objet connu.

Augustin, par rapport à Ambroise en qui l’on décèle les influences des idées platoniciennes, plotiniennes et judéo-chrétiennes, est plus personnel et plus systématique dans sa réflexion à mesure qu’il mûrit. Les Confessions vont dans ce sens. Sans aucun doute, dans le monde contemporain qui est le nôtre, une réappropriation du « Connais-toi toi-même » en suivant la méthode augustinienne, nous permettrait d’améliorer la connaissance que nous avons de nous-mêmes et de Dieu.

Mihaï Iulian DANCA
Augustin de l’Assomption
(Montpellier)


1Cet article s’inspire de Pierre COURCELLE, Connais-toi toi-même : de Socrate à Saint Bernard, volume I, Etudes Augustiniennes, Paris, 1974, pp. 11-163.
2L’attribution de cette phrase à Socrate vient de LACTANCE, Inst., III, 20, 10, C.S.E.L., t. XIX, p. 246, 14.
3PLATON, Phèdre, 229 e, éd. L. Robin, p.6.
4« Applique-toi à toi seul ».
5 «Si tu ne le sais pas, toi qui est belle entre les femmes… » (Cant 1,7).