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Etty Hillesum et saint Augustin, par Jean-François PETIT

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L'actualité éditoriale a mis récemment en évidence la figure d'Etty Hillesum, jeune hollandaise d'origine juive morte en camp de concentration (1914-1943). L'attention portée à sa vie brève et féconde dépasse de loin le cercle des initiés. Beaucoup de jeunes ont adopté très rapidement le journal d'Etty pour en faire leur livre de chevet. Des prédicateurs zélés en font avec talent le thème de leurs retraites. Le cardinal Martini n'hésite pas à conseiller cette lecture.

 Comment expliquer un tel engouement ?

 Je vais reprendre ma lecture de saint Augustin.
Quel abandon sans réserve dans ses lettres d'amour à Dieu !
A vrai dire, on ne devrait écrire que des lettres d'amour à Dieu. "

Certes, son journal montre les qualités d'un " écrivain authentique " (Paul Lebeau), animée par une très forte quête spirituelle. Mais il y a plus : sur ce chemin, comme bien d'autres avant elle, elle croise la figure paradigmatique de saint Augustin. C'est ce qui donne de la force à son propos. Son rapport avec Dieu prend tout son sens et s'éclaire au contact de ce riche compagnonnage avec Augustin.

Son portrait d'Augustin est sans doute très partiel. Mais il ne manque pas d'intérêt. Il renseigne sur la façon dont nos contemporains se rapportent à Augustin. L'évêque d'Hippone est en effet autant lu aujourd'hui par certains auteurs " non-croyants " ou en " en recherche " que par les familiers de la théologie ou de la philosophie.

Avant d'envisager les chemins de cette rencontre, il est nécessaire de rappeler brièvement la vie d'Etty Hillesum. A elle seule, elle montre que chacun de nous a lu, lit ou lira un jour Augustin.

Aux limites des possibilités du corporel

Esther, surnommée plus familièrement Etty, est née le 15 janvier 1914 dans une famille de juifs hollandais assimilés. Elle vit une enfance heureuse, se comporte en femme libérée. La capitulation des Pays-Bas le 14 mai 1940 et l'occupation du pays bouleversent radicalement sa vie. Elle désire alors partager le destin tragique des 140 000 Juifs recensés à cette époque, dont 104 000 périront dans les camps de concentration.

Le 8 mars 1941, sous la pression de ces circonstances dramatiques, elle commence à écrire un journal. Elle n'a ni la profondeur de la philosophie d'Edith Stein ni le sens de l'engagement de Simone Weil. Elle manifeste cependant un étonnant souci de disponibilité à l'égard de ce que vivent les personnes. Elle sait aussi regarder les événements avec une grande acuité. Mais elle sait surtout reprendre sa propre expérience avec talent. D'où lui vient cette liberté surprenante face aux événements et face à elle-même ?

On doit en premier lieu évoquer la très riche influence de son ami Julius Spier. Né à Frankfort en 1887, ce médecin est un héritier de la psychologie de Jung. Il se spécialise dans la chirologie, c'est-à-dire l'établissement de diagnostics médicaux à partir de la morphologie et des lignes de la main. Mais Spier est aussi un spirituel : il prie et médite la Bible chaque jour. C'est un grand lecteur : Kierkegaard, Bonhœffer, Maître Eckhart, Thomas a Kempis, Dostoïevski, Rilke et … saint Augustin. " Homme d'une sensualité exigeante et raffinée " selon Etty, Spier ne tarde pas à devenir son amant. C'est lui qui lui met la Bible et saint Augustin entre les mains. Dans son journal, le 29 mai 1942, Etty note :

 Comme Augustin, Etty affectionne l'idée d'un univers intérieur. De cet univers intérieur, elle retient surtout l'idée qu'il s'agit bien pour elle d'accueillir l'autre dans son " espace intérieur "

" Michel-Ange, Léonard de Vinci. Eux aussi sont rentrés dans ma vie, ils peuplent ma vie comme Dostoïevski et Rilke et saint Augustin. Et les évangélistes. Je suis en excellente compagnie. Et sans ce snobisme intellectuel que j'y mettais autrefois. Chacun d'eux a quelque chose à me dire et qui me touche de près. "

Ces lectures sont contemporaines chez Etty de la découverte des bienfaits d'une pratique d'accompagnement personnel par Julius Spier. Elle prend alors progressivement conscience de son identité profonde, au-delà de ses conditionnements familiaux et des événements historiques douloureux. Elle découvre l'alternance dans sa vie de ce que les jésuites appellent les mouvements de désolation et de consolation. En cela, elle énonce une expérience singulièrement proche d'Augustin dans les Confessions, évoquant sa vie à Carthage. Ainsi écrit-elle dans son journal, le 1er janvier 1942 :

" Je constate en moi un lent mais constant déplacement du physique au spirituel - et cela a un retentissement sur notre amitié (…) Auparavant, c'est la sensualité qui imprégnait mon imagination et je le désirais sans plus comme amant. Ce n'est plus le cas maintenant. Je sais que les possibilités du corporel atteignent bientôt leurs limites . "

Comme Augustin, Etty affectionne l'idée d'un univers intérieur. De cet univers intérieur, elle retient surtout l'idée qu'il s'agit bien pour elle d'accueillir l'autre dans son " espace intérieur ", de le " laisser s'épanouir ", de lui " ménager une place où il puisse grandir et déployer ses virtualités ". Elle va même jusqu'à penser qu'on peut vivre avec d'autres, même sans les voir. Elle attribue à Rilke la mise en évidence de cet univers intérieur mais déjà elle commence à parler d'Augustin. Voyons en quels termes.

Aspiration à quelque chose d'inaccessible

 Je vais reprendre ma lecture de saint Augustin. Quelle sévérité mais quel feu ! Et quelle passion ! Et quel abandon sans réserve dans ses lettres d'amour à Dieu ! A vrai dire, on ne devrait écrire que des lettres d'amour à Dieu.

Les premières lectures d'Augustin sont révélatrices de la quête avant-tout spirituelle d'Etty. Le 30 mai 1942, elle écrit :

" Je vais reprendre ma lecture de saint Augustin. Quelle sévérité mais quel feu ! Et quelle passion ! Et quel abandon sans réserve dans ses lettres d'amour à Dieu ! A vrai dire, on ne devrait écrire que des lettres d'amour à Dieu. "

Etty n'en est pas encore là. Elle se juge présomptueuse car elle estime avoir trop d'amour en elle pour un seul être. Mais elle comprend déjà que dans l'amour de tout être humain, il y a un amour très fécond, que l'amour exclusif du sexe opposé risque de masquer. Pourtant, il ne faut pas croire que ce chemin se fasse sans heurts. Le 4 octobre 1942, Etty constate :

" Mon Dieu, tu confies à ma garde tant de choses précieuses ! Espérons que j'y veillerai bien et que je les gérerai à bon escient. Toutes ces conversations avec mes amis ne valent rien en ce moment. Je m'y use jusqu'à la corde. Je n'ai pas encore la force de m'isoler. Trouver le juste équilibre entre mon côté introverti et mon côté extraverti. Voilà la tâche la plus rude qui m'attend. Les deux tendances sont également fortes en moi. J'aime les contacts humains. "

Évidemment ici, le rapprochement avec le livre IV des Confessions peut être fait : " Oui, ce qui par dessus tout me réconfortait et me faisait revivre, c'étaient les consolations d'autres amis, avec qui j'aimais ce qu'au lieu de toi j'aimais ; c'était là une énorme fiction et un mensonge prolongé…" (Confessions IV, 8, 13) Comme Augustin, Etty est sensible à la beauté du monde, au sens profond des êtres et des choses. Dès lors, elle se heurte, comme lui, à des difficultés insurmontables :

" Ce que je trouvais beau, je le désirais de façon beaucoup trop physique, je voulais l'avoir. Aussi, j'avais toujours cette sensation pénible de désir inextinguible, cette aspiration à quelque chose que je croyais inaccessible " (15 mars 1941).

Il ne faut pas pour autant voir dans ce passage un " désir de Dieu ". Si, le 9 mars 1941, nous trouvons dans le journal d'Etty une des premières mentions de Dieu, il ne s'agit encore que d'une métaphore littéraire :

" Le monde surgit comme une mélodie de la main de Dieu" : toute la journée, ces mots de Verevey ont résonné dans ma tête. Moi aussi je voudrais être comme une mélodie qui surgit de la main de Dieu. "

On prête cette vision du monde comme " un vaste poème proféré par un chantre ineffablement inspiré " à Augustin : velut magnum carmen ineffabilis modulatoris. Elle permet en tout cas à Etty, par une plus grande attention à l'idée de Dieu, de garder une meilleure distance avec ceux qui l'entourent, dont elle redoute la " fascination idolâtrique ".

Avant de montrer quel est le sens de cette " idée de Dieu " qui taraude Etty, il faut s'arrêter sur les modalités de son parcours personnel. En fait, il faut rappeler qu'Etty n'a pas hérité par son éducation d'un vocabulaire religieux, qu'il soit juif ou chrétien. C'est donc par un langage, surtout symbolique et mystique, qu'elle réussit à traduire le mieux son expérience intérieure. La question de l'intériorité devient centrale chez Etty Hillesum

3. Dieu écoute au plus profond en moi

 Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois, je pensais à l'atteindre.

Dès le 25 août 1941, Etty note : " Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois, je pensais à l'atteindre. Mais le plus souvent des pierres et des gravats obstruent ce puits et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour. "

On doit donc constater que c'est sous l'angle de l'intériorité que l'idée de Dieu se manifeste le plus chez Etty. Sans aucun doute, sa relation est de plus en plus personnelle. La mention " mon Dieu " devient de plus en plus fréquente mais c'est vraiment d'abord l'effet d'une écoute intérieure :

" Hineinhorchen - je voudrais pouvoir trouver une bonne expression néerlandaise pour traduire ce que cela signifie. En fait, ma vie est un hineinhorchen continuel en moi-même, dans les autres, en Dieu. Et lorsque je dis hineinhorch, (que j'écoute au fond à l'intérieur), cela veut dire finalement que c'est le Dieu lui-même qui écoute au plus profond en moi, écoute ce qu'il y a de plus essentiel et de plus profond en l'autre. Dieu parle à Dieu " (17 septembre 1942).

Bien entendu, cette approche n'est pas aussi complète que celle d'Augustin. Grâce aux livres des philosophes platoniciens, Augustin avait compris le chemin du dehors vers le dedans. Il avait découvert au plus profond de lui-même la vérité du Christ. " Et, averti par ces livres de revenir à moi-même, j'entrai dans l'intimité de mon être sous ta conduite : je l'ai pu parce que tu t'es fait mon soutien " (Confessions, VII, X,16)

 Il a fallu du temps pour qu'Etty qui se qualifiait elle-même de " jeune fille qui ne savait pas s'agenouiller " apprenne à prononcer le nom de Dieu

Il est pourtant indéniable qu'au fur et à mesure qu'Etty s'engage sur ce chemin de la vie intérieure, elle se rapproche non seulement d'une contemplation de la bonté et de la beauté de la vie mais aussi d'un sentiment de proximité avec Dieu. Il faut dire aussi que sa fréquentation des Évangiles est croissante. Elle cite plus fréquemment l'Ecriture Sainte : " Vous êtes en moi et moi en vous " (Jn 14, 20), " votre corps est le Temple de l'Esprit " (I Co 6,19), " Nous savons que tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu " (Rm 8, 28).

Son itinéraire est désormais celui d'une personne libre, qui puise à diverses sources. Elle en a conscience. Elle l'évoque en des métaphores qui sont aussi celles du De Beata Vita d'Augustin :

"Je me suis sentie - et je me sens encore - comme un navire qui vient d'embarquer une précieuse cargaison. On largue les amarres et le navire prend la mer, libre de toute entrave. Il relâche dans tous les pays et prend à son bord ce qu'il y a de plus précieux. On doit être sa propre patrie. Il m'a fallu deux soirées pour me décider à lui [Julius] raconter ce qu'il y a de plus intime. Pourtant j'avais très envie de lui dire comme pour faire un cadeau. Alors je me suis agenouillée là, sur cette vaste lande et je lui ai parlé de Dieu " (20 septembre 1941).

Il a fallu du temps pour qu'Etty qui se qualifiait elle-même de " jeune fille qui ne savait pas s'agenouiller " apprenne à prononcer le nom de Dieu. Il est donc en définitive difficile de savoir qui était réellement le Christ pour Etty. Sans que la dernière étape de sa vie puisse être qualifiée de " chrétienne " à proprement parler, il paraît évident qu'Etty s'est singulièrement rapprochée du christianisme. On le repère, dans les circonstances tragiques qui sont les siennes, à un solide parti-pris d'espérance.

4. Un supplément d'amour à conquérir sur nous-mêmes

 Avant tout, Etty essaye de garder son parti-pris d'espérance

L'existence d'Etty tourne au tragique. Ses écrits le montrent. Il lui arrive de souhaiter qu'un seul être survive pour témoigner de ce qui aura été vécu dans ces temps si difficiles. Il lui arrive aussi parfois de douter qu'il reste un seul homme " digne de ce nom " pour qu'elle puisse croire en l'humanité.

Et pourtant, le rayonnement mystérieux de cette Beauté " toujours ancienne et toujours nouvelle " dont parle saint Augustin l'emporte chez Etty sur les ténèbres les plus opaques de son existence. Etty veut aider cette Beauté à ne pas s'éteindre en elle :

" Chaque jour je suis en Pologne sur les champs de bataille ou, peut-on dire, les champs de massacre. Parfois s'impose à moi comme une vision des champs de bataille de la couleur verte d'un poison, je suis auprès des affamés, des torturés, des moribonds, chaque jour ; mais je suis aussi proche du jasmin et du morceau de ciel derrière ma fenêtre. Dans une vie, il y a place pour tout. Pour une foi en Dieu et pour une mort misérable " (2 juillet 1942).

Avant tout, Etty essaye de garder son parti-pris d'espérance. Elle fait le pari de l'amour ou - pour reprendre J. Guitton à propos de Simone Weil - elle pose qu'un amour incompréhensible voulant s'unir de la manière la plus intime aux hommes est le véritable secret caché de l'Etre. En juillet 1943, peu de temps avant sa déportation elle note encore :

" La vie est une chose merveilleuse et grande. Après la guerre, nous aurons à construire un monde entièrement nouveau, et à chaque exaction, à chaque nouvelle cruauté, nous devrons opposer un petit supplément d'amour et de bonté à conquérir sur nous-mêmes. "

Jean-François PETIT
Augustin de l'Assomption
Paris