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Les quatre sens de l’Ecriture au Moyen Age

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Pour le Moyen Age, comme pour Augustin, l’Ecriture  est  une « forêt de symboles » dont le sens est inépuisable. Afin d’en déchiffrer le sens multiple, Augustin s’était donné des règles d’interprétation, s’en tenant surtout à la distinction entre d’un côté le sens littéral, et de l’autre le sens spirituel, avec ses ramifications multiples. Le Moyen Age amplifiera cette tendance à lire l’Ecriture à plusieurs niveaux. Il ne faut cependant pas trop vite  attribuer à Augustin la paternité des quatre sens dont le Moyen Age abusera. Ces quatre sens ont été exprimés en vers par Augustin de Dacie, mort en 1282 :

Littera gesta docet, quid credas allegoria,
Moralis quid agas, quo tendas anagogia.
La lettre instruit des faits qui se sont déroulés,
L’allégorie apprend ce que l’on a à croire,
Le sens moral apprend ce que l’on a à faire,
L’anagogie apprend ce vers quoi il faut tendre[6].

1. Sens littéral ou historique

A un premier niveau, il faut considérer la lettre. L'Ecriture est un recueil de faits (gesta) de tous ordres, physiques, psychologiques, mais aussi de traditions historiques et d'événements. L’exégèse doit d’abord s’attacher au sens littéral, ce que fait  aujourd’hui la méthode historico-critique. Celle-ci s’est développée surtout à partir du XIXe siècle, sous l’influence de la critique historique. Augustin ne l’ignorait pas. Il avait en particulier le souci d’établir des versions correctes du texte biblique en vérifiant l’exactitude des traductions latines sur le grec ou l’hébreu. Il avoue ainsi  sa préférence pour l’Itala à toute autre, « car elle serre de plus près les mots tout en rendant clairement la pensée » (De doctrina christiana II, 15, 22. BA 11/1, p. 169). Ce premier niveau d’interprétation entend respecter les faits. S’il ne doute pas de l’exactitude des faits rapportés, Augustin ne croit cependant pas utile de s’y  attarder, car « l’Esprit de Dieu, qui parlait par leur bouche (des auteurs sacrés), n’a pas voulu enseigner aux hommes un savoir inutile au salut » (De genesi ad litteram II, 9, 20. BA 48, p. 177).

2. Sens allégorique ou figuratif

A un deuxième niveau vient le sens allégorique qui cherche à établir la réciprocité entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Ici, saint Paul a ouvert la voie lorsque, à propos d'Agar, l'esclave, et de Sara, la femme libre, il déclare : «Il y a là une allégorie : ces femmes sont  en effet les deux alliances...» (Ga 4, 24). (Cf. aussi Jn 5, 36 et 46 : C’est à mon sujet que parle l’Ecriture). Dans cette ligne, Pascal dira : l'Ancien Testament est figure du Nouveau, la clef de voûte des deux étant Jésus-Christ, « J.-C. que les deux Testaments regardent, l’Ancien comme son attente, le Nouveau comme son modèle, tous deux comme leur centre » (S 7/L 388). Saint Augustin, soulignant le rapport entre les deux Testaments, exprimait cette concordance ainsi : Novum Testamentum in Vetere latet, et Vetus in Novo patet ! Le Nouveau Testament, c’est-à-dire le Christ, est caché dans l’Ancien, tandis que l’Ancien est dévoilé dans le Nouveau, dont il n’est qu’une « première esquisse[7] ».

3. Sens moral ou tropologique

A un troisième niveau, l'Ecriture est comprise comme un Livre de vie. Ce que l’Ecriture attend du croyant, c’est non d’abord qu’il fasse preuve d’érudition, mais qu’il y puise des normes pour sa conduite. Jésus qui «entre dans une maison »,  notation anodine au sens littéral, évoque aussitôt pour Maître Eckhart l'hospitalité que l'âme doit offrir au Christ. Le sens moral est dit tropologique, terme grec (tropos) qui évoque les «orientations de la vie intérieure», la manière de se conduire. Saint Augustin était particulièrement sensible à cette dimension morale, disons mieux existentielle de l’Ecriture. « De cette cité (qui est le corps du Christ), loin de laquelle nous voyageons, des lettres sont arrivées jusqu’à nous : ce sont les Ecritures qui nous exhortent à bien vivre » (En. in Ps 90, 2, 1).

4. Sens anagogique ou eschatologique.

Le quatrième niveau souligne la dimensions mystique de l’Ecriture. Celle-ci trace le chemin ascentionnel vers la Cité de Dieu. Pourquoi les Ecritures nous sont-elles données, sinon pour nous conduire à notre  patrie céleste ? C’est ce que soulignait déjà saint Augustin : les Ecritures nous sont données non pour nous instruire sur les astres, mais pour tracer le chemin à suivre pour aller au ciel. Dans l’Evangile, le Christ « voulait faire des chrétiens, non des astrologues » (Contre Félix I, 10). On y apprend non pas comment va le ciel, mais comment aller au ciel, c’est-à-dire comment « atteindre la béatitude » (De genesi ad litteram II, 9, 20). Quand on lui disait que sa théorie de l’héliocentrisme le mettait en contradiction avec l’Ecriture, Galilée s’est empressé de se placer sous l’autorité d’Augustin, en invoquant justement ce paragraphe de son commentaire de la Genèse au sens littéral (cf ib. BA. p ; 176).

Cette superposition de sens des Ecritures, telle que l’a pratiquée le Moyen Age, dans la ligne de saint Augustin, ne va pas sans excès. Conscient des déviations possibles, Hugues de Saint-Victor mettait déjà en garde contre les interprétations abusives,  qui s'écartaient trop facilement de la lettre sous prétexte d’allégorie. « L’intelligence spirituelle ne se recueillant qu'à partir de ce que la lettre propose en premier lieu, je m'étonne que certains aient l'audace de se targuer d'être docteurs en allégorie, alors qu'ils ignorent encore la première signification de la lettre[8]». On interprète toujours en fonction d’une certaine idée de la vérité qui nous habite avant toute interprétation, et qui, pour Augustin, n’était autre que la foi chrétienne, sa foi dans le Christ et l’Eglise, autrement dit le Christ total.

Marcel NEUSCH
Augustin de l’Assomption
Paris

Note d’Augustin sur Céthura.

A propos de Céthura, la femme que Abraham épousa après la mort de Sara, Augustin identifie, dans La Cité de Dieu, XVI, 34 (­BA 36, p. 299 s.), Céthura (à la fois désignée comme épouse et concubine) avec les hérétiques et les Juifs, dont elle est la figure, ayant eu des « présents », mais s’étant éloignés de l’« héritage ».

Quel sens donner au mariage d’Ahraham avec Céthura après la mort de Sarra (Gen 25, 1) ? Loin de nous de le soupçonner d’incontinence, surtout à cet âge avancé et dans la sainteté de sa foi. Cherchait-il encore des enfants, alors  que déjà sur la promesse de Dieu, il  croyait d’une foi inébranlable à l’accroissement de ses fils, par Isaac, comparable aux étoiles du ciel et au sable de la terre ? Certes, si d’après l’enseignement de l’Apôtre,  Agar et Ismael (Ga 4, 24) ont  figuré les hommes charnels de l’ancienne alliance, pourquoi Céthura et ses fils ne seraient-ils pas l’image des hommes charnels qui pensent appartenir à la nouvelle ? Toutes deux, en effet,  sont appelées à la fois épouses et concubines, tandis  que Sarra n’est jamais nommée concubine (…). Voici donc l’une et l’autre appelées épouses. Mais on trouve  que  toutes deux  ont été concubines, l’Ecriture le dit ensuite : « Abraham donna tous ses biens à  Isaac et  fit des présents aux fils  de ses concubines, et dès son vivant, il les envoya loin de son fils Isaac, vers l’Orient, vers la terre du Levant » (Gen 25, 5). Les fils des concubines reçoivent donc quelques présents, mais ils ne parviennent pas au royaume promis ; ni les hérétiques, ni les Juifs charnels, car en dehors d’Isaac personne n’est héritier. Ce ne sont pas les fils de la chair qui sont les fils de Dieu, mais ce sont les fils de la promesse qui sont réputés dans la postérité, ceux dont il est dit : « En Isaac une postérité sera nombreuse pour toi ». De fait, je ne vois pas pourquoi Céthura, accueillie après la mort de l’épouse, est appelée concubine, sinon à cause de ce mystère. Quiconque refuse de recevoir ce sens  dans sont interprétation, qu’il se garde de calomnier Abraham !

 

[6] Cf. H. de Lubac, Exégèse médiévale. Les quatre sens de l’Ecriture. Cerf/DDB, 1959, vol. 1, p. 23. Traduction dans Michel Fédou, La sagesse et le monde. Le Christ d’Origène. Desclée, 1994, p. 44.
[7] Henri de Lubac, Exégèse médiévale. Les quatre sens de l’Ecriture. Cerf/DDB, 1959, vol. 1, p. 318.
[8] Cité dans Patrice Sicard, Hugues de Saint-Victor, Brépols, 1991, p. 74.