CIRCULAIRES – Sage, ECRITS SPIRITUELS

Pour les Religieux de l’Assomption, l’oraison est l’étude de la Vérité divine, pour mieux connaître leurs devoirs et les accomplir, pour le plus grand profit de l’Eglise, avec un plus grand amour.

Informations générales
  • ES-0215
  • CIRCULAIRES
  • CINQUIEME CIRCULAlRE(1)
  • Sage, ECRITS SPIRITUELS
Informations détaillées
  • 1 AMOUR DIVIN
    1 CONNAISSANCE DE DIEU
    1 DENUEMENT
    1 DIEU LE FILS
    1 DIRECTION SPIRITUELLE
    1 ETUDE DES MYSTERES DE JESUS CHRIST
    1 ETUDE DES PERFECTIONS DE DIEU
    1 FECONDITE APOSTOLIQUE
    1 FORMATION DES NOVICES
    1 HERESIE
    1 HOMME CREE A L'IMAGE DE DIEU
    1 JESUS-CHRIST MEDIATEUR
    1 JESUS-CHRIST MODELE
    1 JOIE SPIRITUELLE
    1 MAITRE DES NOVICES
    1 MANQUE DE FOI
    1 MYSTERE
    1 ORAISON
    1 ORDRE SURNATUREL
    1 PEUR
    1 PURETE D'INTENTION
    1 RECHERCHE DE DIEU
    1 RECHERCHE DE LA PERFECTION
    1 SAINT-ESPRIT
    1 SAINT-ESPRIT SOURCE DE LA CHARITE
    1 SENS
    1 SENSIBILITE
    1 SENTIMENT DES DROITS DE DIEU
    1 SOCIETES SECRETES
    1 SOUMISSION DE L'ESPRIT
    1 THOMAS D'AQUIN
    1 VERTU DE RELIGION
    1 VIE DE PRIERE
    1 VIE SPIRITUELLE
    1 VISION BEATIFIQUE
    1 VOIE UNITIVE
    2 FRANCOIS DE SALES, SAINT
    2 INNOCENT III
    2 JEAN DE LA CROIX, SAINT
    2 PAUL, SAINT
    3 ATHENES
    3 FRANCE
    3 ITALIE
  • Nîmes, 27 juin 1874.
La lettre

Mes très chers Frères,

Vous m’avez demandé au Chapitre général de poser quelques principes sur l’oraison. Plus je songe à remplir votre intention, plus je me trouve dans une certaine obscurité. Tant de maîtres ont écrit sur ce sujet, que je ne sais trop qu’ajouter à ce qui a été dit. Ce n’est pas la matière à traiter qui me gêne, c’est l’embarras du choix. J’essaierai pourtant de vous fournir quelques indications, qui vous aideront plutôt à former comme l’esprit de notre oraison, que de la jeter dans un moule tellement uniforme, qu’elle finirait par devenir comme une opération machinale.

A. — Considérations préliminaires sur l’esprit de notre oraison

Partons de trois vérités incontestables: I — Le terme de la vie de perfection est l’union à Dieu, union qui se consomme par la vision béatifique dans la gloire, mais qui commence sur la terre par la foi.

II. — Le Saint-Esprit souffle où il veut, et, pour s’unir les âmes, il prend les moyens qu’il sait, et que personne n’a le droit de lui imposer.

III. — Toutefois, l’oraison a sa science, et, par conséquent, elle a une méthode basée sur les enseignements des saintes lettres, la doctrine et l’expérience des saints.

Ces points incontestables établis, permettez-moi d’aborder diverses faces de l’esprit d’oraison, tel que je le comprends pour nous, et de vous indiquer le résultat auquel je désirerais parvenir.

D’abord, une méthode d’oraison est indispensable. Il y en a plusieurs, et je n’insiste pas beaucoup sur le choix. Cependant, peut-être sera-t-il bon que le Maître des novices propose la méthode de saint François de Sales, telle qu’elle est indiquée dans l’Introduction à la vie dévote. On peut et on doit faire quelquefois l’oraison devant les novices, afin de les initier aux réflexions dont il importe qu’ils se pénètrent. Quant au choix des méditations, j’espère pouvoir, d’ici à peu, vous en offrir pour chaque jour de l’année. D’ici là, je vous laisse libre dans le choix des sujets à méditer.

Il y a, de plus, certains principes que doivent étudier ceux d’entre vous qui veulent non seulement faire oraison, mais plus tard y former les autres. Je me permettrais de vous indiquer deux auteurs: saint Jean de la Croix et saint François de Sales. Je n’exclus pas les autres, il sera bon de les consulter, mais les deux docteurs que j’indique sont canonisés. L’un appartient à un Ordre contemplatif, l’autre a vécu au milieu de travaux apostoliques, et a été en relation avec des chrétiens de toutes les classes. L’Eglise, en les plaçant tous deux sur les autels, nous garantit la pureté de leur doctrine. Un Maître des novices, un confesseur, nourris de leurs enseignements, peuvent, sans crainte de s’égarer, conduire les âmes au plus haut point de la perfection et dans le cloître et dans le monde.

B. — Les démarches de notre oraison

Mais ce ne sont pas là, je le sens, les explications que vous attendez de moi; vous voulez quelque chose de plus accentué, vous voulez que je vous expose ce que je n’ose appeler l’esprit de notre oraison. Je vais essayer de vous en dire quelques mots, autant que je puis comprendre cet esprit.

Etant donné que notre vie doit être une vie de prière, que nous laissons aux âmes la liberté de leurs mouvements vers Dieu, et que l’oraison est pour nous le moyen de nous unir de la manière la plus parfaite à Dieu, notre unique terme, ne pensez-vous pas que notre application doit être d’aller à Dieu par la connaissance du Fils dans l’amour du Saint-Esprit.

[Une connaissance plus parfaite de Dieu nous est demandée avec l’acceptation généreuse de toutes ses conséquences pratiques.]

I. — Il faut aller à Dieu, et, pour cela, vivre de la vie de foi : Quicumque vult accedere ad Deum, oportet credere quia est. Quelles illusions ne nous faisons-nous pas à cet égard! Que l’humble artisan, que la simple ouvrière se contentent des éléments du catéchisme, et, avec cela, aillent à Dieu; on peut dire que, si Dieu devait quelque chose à ses créatures, il leur devrait cela. Mais que le religieux dont la vie est consacrée à l’étude ne s’occupe pas avant tout de la Vérité première et du premier des êtres, c’est ce qui dépasse toute idée! Chacun étant obligé de servir Dieu selon sa vocation, et la vocation des religieux de notre famille étant l’étude et l’étude sacrée, je ne mets pas en doute que nous ne soyions obligés à étudier Dieu dans son essence selon les principes de la révélation. Enfin, soyons sincères; pourquoi parle-t-on si peu et si mal de Dieu? Parce qu’on ne pense pas à lui, et on n’y pense pas, soit parce qu’on ne le connaît pas, soit par paresse, soit parce qu’on a peur de trop le connaître.

De la connaissance de Dieu découlent certaines conséquences terribles pour la conscience tentée de se cautériser; il est bien facile d’écarter la pensée de ces conséquences, désagréables à la tiédeur, en ne fixant pas son esprit sur le principe d’où elles découlent. Je ne dis pas que, à propos de Dieu, il faille, sous le prétexte de mieux le connaître, soulever dans l’oraison ces questions curieuses faites plutôt pour satisfaire l’enflure de la science que pour édifier la charité.

Mais je dis que la contemplation de l’être de Dieu, du bien infini, qui n’est autre que Dieu même, de ses perfections, de sa puissance, de sa justice, de sa miséricorde, nous pénétrera très certainement du sentiment de ses droits sur nous, de nos devoirs envers lui, nous apprendra à l’adorer, à nous anéantir, à le remercier, à détester le péché, à combattre tout mal dans nos âmes. J’affirme que plus nous connaîtrons Dieu, à l’image de qui nous avons été créés, plus nous serons embrasés du désir de réaliser le précepte : estote ergo vos perfecti, sicut Pater vester coelestis perfectus est.

Saint Paul, parlant de Dieu, disait aux Athéniens: In ipso enim et vivimus, et movemur, et sumus. Voilà où nous en sommes avec Dieu dans l’ordre de la nature. Que ne sera-ce pas un jour dans l’ordre de la gloire? Mais, pour que cette union soit aussi grande que possible, il faut, dans l’ordre de la foi, aider la grâce par un concours libre et efficace tout à la fois. Or, pour cela, il faut étudier Dieu, l’étudier théologiquement, pour l’étudier pratiquement dans l’oraison et recueillir les fruits qu’il veut produire en nous. Etude approfondie des attributs de Dieu, source de la connaissance de nos relations avec lui et de nos devoirs envers lui.

[On ne connaît parfaitement Dieu, que par Jésus-Christ, Dieu à notre portée, pour conférer un cachet divin à tous les détails de notre vie.]

II. — Il faut aller à Dieu par la connaissance de son Fils. Le Verbe éternel correspond en Dieu à l’intelligence divine; et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous. Pourquoi? Pour se proportionner à notre faiblesse, pour nous faire connaître de Dieu tout ce que nous pouvons en connaître ici-bas. La méditation sans Jésus-Christ est une méditation vaine; car, d’une part, Jésus-Christ est Dieu, mais Dieu mis à notre portée, Dieu connu autant que nous pouvons le connaître par son Fils, qui nous le révèle: ipse enarravit; mais il s’est fait chair pour nous apprendre à diviniser notre vie; c’est pour cela que la méditation de la vie de Jésus-Christ nous est nécessaire. D’autre part, Jésus-Christ est homme, mais sa personne est divine; c’est la personne divine qui élève la nature humaine à sa propre dignité. Tout ce que Jésus-Christ a fait ici-bas étant divin, nous n’avons, pour donner un cachet divin à nos sentiments, à nos pensées, à nos paroles, à nos actes, qu’à prendre modèle sur Jésus-Christ, et ce sera ainsi que, en prenant modèle sur un homme, nous rétablirons dans nos âmes l’image de Dieu, détruite par le péché.

Voilà, certes, un vaste sujet à notre réflexion : chercher, dans la connaissance de Jésus-Christ, le moyen de mieux connaître Dieu, de mieux lui ressembler et de nous réconcilier avec lui, puisque le grand médiateur entre Dieu et les hommes c’est Jésus-Christ selon son humanité : unus mediator Dei et hominum, homo Christus Jesus. La pensée humaine peut-elle se plonger dans une contemplation plus élevée, plus proportionnée à sa nature, plus sanctifiante, plus pratique?

Vous voyez dès lors tous les mystères de la vie du Sauveur se dérouler devant vous. Ce sont les détails de la vie d’un homme, et chacun de ces détails renferme l’enseignement d’une vertu dans l’accomplissement d’un devoir pratiqué plus saintement. L’unité infinie de Dieu semble trop mystérieuse à notre faiblesse; voilà des détails et des détails divins, et pas un coin de votre vie qui ne puisse en être pénétré. Jésus-Christ, homme parfait, est toujours devant vous; connaissez-le toujours plus intimement, imitez-le toujours plus divinement.

III. — Aller à Dieu par la connaissance du Fils dans l’amour du Saint-Esprit.

Il ne suffit pas de connaître; l’âme au nom de son désir invincible du bien, voit ce bien en Dieu à travers la sainte humanité du Sauveur, et l’aime en proportion de ce qu’elle le connaît; l’intelligence illuminée contemple dans un horizon plus vaste les perfections de Dieu et aspire à s’y unir plus intimement. Mais autant l’âme est incapable par ses seules lumières de voir Dieu, tel que la révélation nous le montre ici-bas, autant le coeur est incapable d’aimer Dieu comme il l’aimera, quand il sera aidé par la grâce. C’est pourquoi l’Esprit divin vient en aide à notre infirmité : Spiritus adjuvat infirmitatem nostram. C’est lui qui prie en nous avec des gémissements inénarrables; c’est en lui que nous pouvons prononcer, comme il convient, le nom de notre divin Maître, et prier par sa toute-puissante intercession; c’est par lui que la prière devient un acte d’amour et le prélude de l’union éternelle avec Dieu.

Toutefois, permettez-moi une observation très grave, que je vous prie de méditer, afin de me transmettre ensuite vos observations. Saint Thomas fait observer que le coeur est le principe de la vie animale; d’autre part, en Dieu l’amour découle, dit-il, de la volonté. Mais chez l’homme, l’âme et le corps sont intimement unis, d’où il résulte que les impressions du corps agissent sur la volonté, comme les actes de la volonté réagissent sur les impressions du corps et des organes qui, dans le corps, comme le dit toujours saint Thomas, sont les instruments de l’âme. D’où vous voyez que ce qui est de l’ordre du sentiment, donc de l’ordre des sens, est d’un degré inférieur à ce qui est de l’ordre de la volonté; que, par conséquent, dans les choses de l’oraison, ce n’est pas aux impressions sensibles, aux sentiments qu’il faut s’arrêter d’abord, mais, bien que l’âme puisse s’élever à Dieu par les créatures, quand on est arrivé à un certain degré, il faut laisser l’ordre sensible, animal, parce que l’Apôtre a dit: Animalis homo non percipit ea quae sunt spiritus Dei, et soumettre à l’esprit de Dieu, à son amour notre volonté, pour qu’il en tire l’amour le plus pur que nous puissions lui offrir.

Que nous nous servions des sens de l’esprit pour aller à Dieu, c’est une chose presque indispensable, mais que, pour rendre notre oraison plus parfaite, notre amour moins indigne de Dieu, nous cherchions Dieu dans la nudité de l’intelligence et de la volonté, c’est ce qui me paraît ressortir de toute la doctrine des saints. Dieu étant un pur esprit, c’est surtout par ce qu’il y a de plus élevé en nous: l’intelligence et la volonté, que nous devons adhérer à sa substance autant que nous pouvons la saisir ici-bas.

Si ce que je vous indique est vrai, il s’ensuit que, tout en laissant aux commençants les impressions sensibles plus en harmonie avec leur faiblesse, c’est surtout par le fond de l’âme qu’il faut aller à Dieu.

Prêt à monter au Calvaire, Jésus promet à ses apôtres l’Esprit consolateur, qui est en même temps l’Esprit de vérité, et il ajoute : Cum autem venerit Spiritus ille veritatis, docebit vos omnem veritatem. Ceci peut s’entendre de l’assistance du Saint-Esprit pour l’enseignement de l’Eglise, mais aussi des lumières que le Saint-Esprit répand sur l’âme qui, pénétrée des vérités de la foi, cherche à les mieux comprendre, pour en réaliser les conséquences pratiques. On voit la vérité dans l’oraison, et on la pratique par la charité : veritatem in caritate facientes. L’oraison est alors une étude de la vérité divine pour mieux connaître nos devoirs, et les accomplir avec un un plus grand amour par la grâce du Saint-Esprit.

Tous les mouvements de notre âme sont renouvelés par l’amour divin, et nous arrivons peu à peu, dans l’oraison, à ne faire en quelque sorte qu’un esprit avec lui : qui adhaeret Domino, unus spiritus est.

Le religieux de l’Assomption ne doit pas prier pour lui seulement, il doit prier pour les autres, d’où résulte, à un autre point de vue, la nécessité d’une oraison basée sur la connaissance de la doctrine sacrée. Innocent III, au moment où l’hérésie manichéenne envahissait le midi de la France et l’Italie, disait que la plus forte ligue contre les ennemis de la foi était une instruction solide. Or, ces ennemis de la foi étaient tout simplement les prédécesseurs des sectes secrètes et révolutionnaires. Une instruction solide nous est donc au moins aussi indispensable qu’au temps des Albigeois, mais il faut en quelque sorte la triturer pour la communiquer, et, le grand malheur, c’est que trop souvent on la donne in persuabilibus humanæ sapientiæ verbis, et non pas in ostensione spiritus et virtutis. Pour cela, il faut la préparer dans l’oraison, et tel est un des motifs puissants de vous engager à faire votre oraison, non seulement sur les points de piété, mais sur les vérités dogmatiques, source après tout des conséquences, sinon les plus sentimentales, au moins les plus fécondes pour la véritable perfection. plus l’ensemble des vérités révélées aura été ruminé par vous dans l’oraison, plus vous serez à même de communiquer ce caractère vivant qui nous vivifiera nous-mêmes d’abord et vivifiera de plus notre action sur le prochain.

[L’oraison doit peu à peu nous introduire dans le sentiment habituel de la présence de Dieu.]

Je ne voudrais pas finir sans vous parler de cette continuité d’oraison qui n’est autre que l’exercice de la présence de Dieu. L’oraison devrait nous être habituelle. Plus il est dans notre esprit d’écarter la contention austère et ce que j’appellerai l’exagération du recueillement, afin d’aller à Dieu dans une grande joie et le bonheur d’être à son service, plus nous devons donner tous les mouvements de notre être dans une très grande simplicité, sous l’oeil de Dieu. Ambula coram me et esto perfectus; ces paroles impliquent de notre part un immense respect, mais un respect filial et confiant. La pensée constante de Dieu nous recueille, mais nous réjouit en même temps. C’est avec zèle que nous devons marcher devant lui, mais c’est avec amour et tendresse que nous devons agir pour notre père en sa présence. Son regard doit nous imprimer les sentiments les plus délicats de la pureté d’intention et de toute pureté; il doit être pour nous un encouragement à faire toujours mieux pour lui être agréable.

Ayons donc l’esprit d’oraison, la pratique de l’oraison; tenons-nous sans cesse en présence de Dieu comme des serviteurs fidèles, pour lui obéir; des disciples désireux de recueillir ses enseignements, des soldats prêts au premier son de la trompette à prendre les armes pour ses combats. Cherchons Dieu, but éternel de notre être; apprenons à le connaître dans les lumières de son Fils, embrasons-nous des flammes de son Esprit, et notre oraison, nous unissant à l’adorable Trinité, nous donnera l’avant-goût de ce que Dieu nous réserve dans la patrie.

Veuillez recevoir, mes très chers Frères, l’expression de mon plus tendre dévouement.

E. d'ALZON.
Notes et post-scriptum
(1) Ecrite d'un seul trait de plume après une longue rumination, cette circulaire d'une très traditionnelle et très haute inspiration confère à notre spiritualité un cachet original. Contempler Dieu, non pas immédiatement pour en transmettre les fruits aux autres - aliis contemplata tradere, selon la devise des Frères Prêcheurs -- mais pour nous établir aussi solidement que possible dans un commerce intime avec Dieu, prélude du Ciel: telle doit être notre première préoccupation spirituelle. Attirés nous-mêmes vers Dieu, c'est tout naturellement et comme d'instinct que nous attirerons les autres vers Lui.