Ma chère fille,
Je ne puis vous dire sous quel poids immense de paresse je suis écrasé depuis quelques jours. Le bienheureux marin, qui souffle depuis longtemps déjà, m’a détendu les nerfs à un point que je ne puis exprimer, et quand je n’ai plus été soutenu par le besoin d’aller jusqu’au bout du carême, je me suis laissé aller à une absence d’action, de pensée et de paroles, dont je ne puis vous donner une idée.
J’étais un peu honteux d’être ainsi, mais je m’en suis consolé en pensant que peut-être j’en avais un peu trop fait pendant le carême. Il y a dix-huit ans que je me trouvai ainsi, puis cela passa(1).
Je vais prendre les eaux de Lamalou pendant une quinzaine de jours; après quoi je retournerai à Nîmes. La santé de M. de Cabrières m’inquiète, quoique M. Pleindoux(2) prétende qu’il n’y a chez lui que du nerveux. Ce nerveux n’est pas du tout rassurant, et il est bon que je sois là s’il est encore obligé à des ménagements.
Je ne suis pourtant tellement chrysalide que je ne passe un peu de temps devant le Saint-Sacrement, et je suis frappé de la nécessité de faire beaucoup prier pour l’Eglise dans l’état dangereux où se trouve[nt] le Pape et la France, car enfin nous ne pouvons nous dissimuler que la guerre qui commence ne soit très anti-chrétienne(3). Voilà le Pape déjà insulté le jour de Pâques. Où cela s’arrêtera-t-il? Aussi je vous engage à pousser vos filles à beaucoup prier Notre-Seigneur de ne pas nous traiter selon sa colère.
On m’assure que M. Thiers aurait dit: « J’ai dit à la tribune que si la proposition des questeurs était repoussée, l’empire était fait; j’ajoute aujourd’hui: si l’on a la guerre, l’empire est défait. » Mais si l’empire est défait, que fera-t-on après? Je vois autour de moi bien des gens ravis que l’empire se défasse, je serais bien aise de savoir par quoi on le remplacera.
Je viens d’engager Mme Varin à vous donner sa fille(4) au plus tôt, c’est à dire avant la fin de l’année. Je pense que vous aurez aussi Thérèse de Rocher(5), qui sera bien, je l’espère, une sainte petite religieuse. Son père donne son consentement. J’ai eu une longue conversation avec Mlle Correnson(6). Je ne doute pas qu’elle ne vous arrive. Du reste, Mgr de Nîmes y pousse.
Quand le cardinal(7) ira confirmer vos enfants, veuillez lui dire tout mon regret de ce que je n’ai pu aller à la profession de ma nièce(8). Je ne crois pas qu’il l’ait fait pour elle, mais je voudrais qu’il sût que je lui en suis tout de même reconnaissant.
Louise Bolze a dû quitter le prieuré lundi soir. Hélène l’a conjurée de ne rien dire de ses projets à sa mère(9). C’est une petite nigaude sur laquelle je ne compte guère, pour mon compte.
M. Humbert de Cabrières est revenu pour votre jardin, mais nous sommes convenus qu’avant de planter les piquets, il fallait faire donner un coup de charrue; ce qui sera bien plus économique que de faire travailler par des ouvriers. Quand l’été aura passé sur ce labour, on pourra planter les piquets et la terre sera mieux préparée. J’ai fait, du reste, préparer le devis que vous m’aviez demandé.
La guerre ne contrariera-t-elle pas la vente de Clichy? Vous savez que vous avez la charge de savoir s’il faut vendre en tout ou en partie. Je n’y reviens plus(10).
Adieu, ma chère fille. Tout vôtre du fond du coeur.

