DERAEDT, Lettres, vol. 3, p.66

3 may 1859 Lamalou ADORATRICES

La fête de la Sainte Croix l’incite à leur écrire. – Souffrir et être méprisé, tel est l’enseignement de la Croix, mais il leur importe de prier, alors que pèse sur l’Eglise une lourde menace.

Informations générales
  • DR03_066
  • 1226
  • DERAEDT, Lettres, vol. 3, p.66
  • Orig.ms. ACR, AN 134; D'A., T.D. 39, n. 3, pp. 26-28.
Informations détaillées
  • 1 ADORATRICES DU SAINT-SACREMENT
    1 AMOUR DU PAPE
    1 DEVOTION AU CRUCIFIX
    1 EGLISE MILITANTE
    1 ENNEMIS DE L'EGLISE
    1 ORGUEIL
    1 PRIERE POUR L'EGLISE
    1 SOUFFRANCE ACCEPTEE
    2 JEAN DE LA CROIX, SAINT
    2 PIE IX
  • Aux Adoratrices du Saint-Sacrement
  • ADORATRICES
  • [Lamalou], 3 mai [18]59.
  • 3 may 1859
  • Lamalou
La lettre

Mes chères filles,

Je ne puis laisser passer la fête de l’invention de la Sainte-Croix, sans me rappeler qu’il y a deux ans je vous écrivais d’ici quelques réflexions sur le crucifix(1); et je viens, si vous le voulez bien, ajouter aux pensées que je vous suggérais alors d’autres pensées plus tristes peut-être(2), mais qui tirent leur valeur des spectacles que nous avons sous les yeux(3).

L’Eglise de Jésus-Christ doit combattre jusqu’à la fin des siècles et c’est pour cela qu’elle est appelée militante. Or, il convient qu’elle lutte avec des armes qui lui soient propres, et ces armes lui ont été données. Ce sont les fouets du Prétoire, la couronne d’épines, la croix et les clous du Calvaire; en d’autres termes, la souffrance et le mépris. « Souffrir et être méprisé » s’écriait saint Jean de la Croix. Voilà,en effet, au milieu des agitations du monde, le moyen le plus sûr d’avoir la paix. De quoi peut se plaindre celui qui met son bonheur dans la souffrance? Qui peut troubler celui qui trouve sa joie dans le mépris?

Quelque épreuve qu’ait à subir celui qui se propose de souffrir, il n’a que ce qu’il désire; et, quant à l’amour du mépris, je vous demande ce qui pourrait troubler l’adoratrice qui partirait de ce principe: « Je suis une orgueilleuse et je veux combattre mon orgueil. Le meilleur moyen d’en venir à bout, c’est d’aimer le mépris et de recevoir avec empressement toutes les humiliations qui se présentent. Désormais, j’irai au-devant de toutes celles que je pourrai prévoir ». Tout ce qui la préoccupait lui devenant pain bénit, quelle paix n’aurait-elle pas, je le répète!

Mais j’ai tort d’insister là-dessus, nous y reviendrons plus tard, et je m’écarte de mon sujet.

Je voulais vous dire que l’Eglise semble toucher à de pénibles moments, que les nations frémissent encore et que les peuples ourdissent encore leurs vains complots. C’est un moment d’incertitude que celui où nous sommes. Nous nous trouvons sous la pression de je ne sais quelle angoisse et, quoique depuis soixante ans, il plaise à Dieu de faire avancer son Eglise vers le triomphe malgré ses tribulations, on ne peut dire ce qui sera dans quelque temps, si les fautes des uns, la lâcheté des autres, la rage de l’enfer n’attireront(4) pas un châtiment sur ceux qui oublient si vite que la miséricorde de Dieu est grande, sans doute, mais que sa justice ne l’est pas moins.

Dans ces moments, mes chères filles, le rôle des âmes qui sentent le bonheur d’être victimes est bien beau; elles continuent l’oeuvre de Notre-Seigneur sur la croix. Eh bien! laissez-moi vous le dire, voilà le moment de redoubler de ferveur et de vous offrir plus entièrement à Dieu.

Que deviendra le Pape, que deviendra la liberté de l’Eglise, au milieu des agitations qui commencent, mais dont nul ne peut prévoir la fin? Evidemment, il y a d’affreux projets, et ceux qui croient mener le train des affaires ne sont que les instruments aveugles d’un pouvoir supérieur; mais au-dessus de tout il y a Dieu qui s’est laissé fléchir il y a dix-huit cents ans, par le sang de son Fils répandu sur la croix; et Dieu, avant de donner aux armées le pouvoir de vaincre et aux diplomates la science des protocoles, a enseigné aux chrétiens la science et le pouvoir de la prière. Je vous conjure, mes chères filles, de prier en union avec Notre-Seigneur attaché à la croix, de prier en acceptant et en vous appliquant tous les enseignements de la croix, de vous faire plus que jamais victimes, de telle sorte que , pour votre part, vous puissiez dire que vous aimez l’Eglise et que vous faites tout ce qui dépend de vous pour la traiter comme une bonne mère.

Je vous écris ceci un peu à la hâte. J’ai dit ce matin la messe pour vous, et j’espère bien que vous prierez un peu pour moi. Ce n’est qu’un petit bonjour; plus tard, je vous enverrai votre fameux examen.

Adieu, mes chères filles. Tout vôtre en Notre-Seigneur.

E.D'ALZON.
Notes et post-scriptum
1. *Lettre 859*.
2. Le ms porte *peut-être* et non *encore* (T.D.).
3. Voir le commentaire de cette lettre écrite dans le contexte de l'"affaire d'Italie", *Pages d'archives*, oct. 1960, pp. 390-392.
4. Le ms porte: *n'attirera*.