Mon cher ami,
Le P. Hip[polyte] n’aura votre billet que dans quelques heures. Voilà trois jours que je l’ai envoyé auprès de Blachère, qui était mourant et que l’on enterre probablement en ce moment-ci(1). Le pauvre enfant a pu se confesser et recevoir les derniers sacrements. Jean Durand, après avoir causé des angoisses mortelles à ses parents par son silence, a enfin écrit. Il a eu la cuisse traversée par une balle, à Solférino. Ce n’est rien, et il sera à l’abri pour q[uel]- q[ue] temps. Ses parents sont heureux de cet accident, car, d’après la lettre qu’il écrit, il n’y a aucune gravité dans la blessure. Mais il y a eu un moment, où ils n’étaient que 60 à 80 hommes autour du drapeau(2).
L’état de Clichy me préoccuperait, si je n’étais résolu à y agir avec force et patience. Il y a là des mauvaises têtes, mais en soutenant le P. L[aurent] et en lui disant en même temps ce qui me semble fondé dans les reproches qu’on peut lui faire, on viendra à bout de bien des choses. Quant à vous, il ne faut pas vous dissimuler que vous êtes dans un moment de crise qui peut se prolonger. Votre santé vous impose des ménagements(3). Votre position exceptionnelle vous oblige à une très grande vigilance, surtout à un très grand esprit d’oraison. Ne vous le dissimulez pas. Il faut que vous puissiez toujours dire: anima mea in manibus meis semper.
Adieu, cher ami. Tout à vous du fond du coeur.

