Ma bien chère fille,
Je me hâte de répondre bien vite à votre lettre(1), dont je vous remercie, que je suis tout prêt à mettre à votre disposition la créance de 90.000 francs et qu’à mon retour d’un voyage que je vais faire à Lavagnac pour mes affaires, je compte bien vous l’envoyer sans la moindre difficulté.
Il me semble qu’il y a un malentendu entre nous, qu’il est facile de faire cesser. Je me suis basé, dans toute ma manière d’agir, sur la nécessité que la maison de Paris se suffise à elle-même, et j’ai pensé que le meilleur moyen à prendre était de la forcer à se créer des ressources. Permettez-moi de vous faire remarquer que si nous avons eu des embarras à Paris, c’est que j’ai cédé à votre avis de nous y établir une première fois, que si nous avons pris le terrain de la rue François Ier, c’est bien encore après tout ce que vous m’avez dit aux vacances dernières. Veuillez vous rappeler que lorsqu’il s’est agi de vendre les terrains de Clichy, vous m’avez parlé de deux ou trois ans, et non pas de dix ans. Voilà, il me semble, ce que j’ai bien retenu, quand j’avais de la répugnance à acheter dans la rue François Ier. Je voulais restreindre notre petite oeuvre à Nîmes, sauf les aumôniers à vous laisser, parce que, veuillez vous le rappeler encore, vous m’avez dit que l’effet de la fermeture de la maison de Clichy avait été trop désastreux pour qu’il fallût songer à quitter Nîmes. Et, en effet, après avoir fait mon sacrifice de cette maison, il me semble qu’elle a des chances de marcher.
Remarquez, je vous prie, que quant à nos dettes envers vous, le P. Hippolyte me dit que vous n’avez pas touché les intérêts; ce que je n’entends point ainsi. Vous serez donc assez bonne pour, sur la créance de 90.000 francs, prélever: 1° ce qui vous est dû, avec les intérêts; 2° ce qui est dû à Joséphine, afin que vous puissiez lui rembourser son argent et garder le reste pour les éventualités comme argent placé chez vous, mais auquel nos religieux ne devront toucher qu’à la condition de mon consentement exprès. Vous voudrez bien leur laisser ignorer que vous êtes remboursée.
Je vais écrire au P. Picard ou [au] P. Laurent pour avoir leurs comptes. Quant à la maison ici, j’ai déjà pu y verser 8.000 francs, pour lesquels je prends des actions. Vous voyez que je capitalise mes revenus. Si, comme je l’espère, la maison se relève peu à peu, je l’aurai payée avec les fruits de ma fortune sans toucher un sou du capital.
Il n’y a qu’un point dans votre lettre qui m’ait été douloureux, et je tiens à vous le dire, c’est celui où vous me donnez à entendre que tant que j’ai été écrasé par les pertes, j’ai dû recourir à vous, qu’au contraire pouvant disposer aujourd’hui de ma fortune, je me passe de vos conseils. 1° Je vous ai prouvé le contraire, puisque c’est malgré mon opinion et pour condescendre à la vôtre que j’ai consenti à l’achat d’un terrain. 2° J’ai jeté sur vos épaules le poids de certaines difficultés, quand ma pauvre tête n’en pouvait plus. Il me semble que ce n’est pas depuis trois mois, mais depuis bientôt deux ans que vous me reprochez de reprendre ma voix au chapitre. C’est, en effet, l’époque où ma tête a été moins fatiguée. Je vous serai toujours reconnaissant de ce que vous avez bien voulu prendre sur vous à cette époque si brisée pour moi. Laissez-moi vous le dire bien amicalement, j’aurais eu à rendre service à quelqu’un de la même façon, je ne m’en serais jamais prévalu.
Vous pensez que je devrais m’occuper à former des religieux. Le P. Hippolyte et les autres vous diront si ici je m’en occupe suffisamment. Une de vos observations semble donner à entendre que j’envoie des religieux à l’autre bout du monde, quand Notre-Seigneur n’a rien fait de semblable. Est-ce que vous trouvez que ce n’est pas là un débarras, dont il faut remercier Dieu? Pour revenir à un détail que j’oublierais, ce que je vous ai dit de la créance de Mme Varin tombe de soi. Nous prendrons également à notre compte les actions que vous avez souscrites pour nous. Une fois que vous aurez négocié la créance de 90.000 francs, vous serez assez bonne pour y prendre tout ce qui sera nécessaire, pour que [nous] puissions avoir le moins de sacrifices à vous imposer. Seulement si vous voulez reverser quelque chose de ces remboursements sur le prieuré de Nîmes, je vous en serai bien reconnaissant. Enfin je désire, ce qui sera facile, que vous puissiez séparer, dans ce que nous vous devons, les dettes de Paris de celles de Nîmes, afin qu’à l’époque de la vente des terrains je puisse avoir une reprise sur ce que j’aurai donné dans cette circonstance.
Je vous conjure de ne voir dans tout ceci que la réponse bien franche et bien loyale à vos explications. J’aurais peut-être dû songer plus tôt que j’étais votre débiteur, et voilà [ce] dont je vous fais mes excuses bien tendres; je vous aurais évité la peine de me le rappeler vous-même. Ceci dit, j’espère qu’il ne restera plus rien du petit nuage que votre lettre indique entre vous et moi.

