DERAEDT, Lettres, vol. 3, p.504

2 sep 1861 Lavagnac DOUMET_MADAME

Une commission. – N.S. vous dit de vous jeter à corps perdu à son service, en laissant de côté toute considération humaine. – Il se sent poussé à la forcer en quelque sorte à entrer dans la voie de la perfection. – Il veut lui tenir le langage de N.S.

Informations générales
  • DR03_504
  • 1661
  • DERAEDT, Lettres, vol. 3, p.504
  • Orig.ms. ACR, AP 381; D'A., T.D. 34, n. 28, pp. 79-81.
Informations détaillées
  • 1 AMOUR DU CHRIST
    1 DIRECTION SPIRITUELLE
    1 PENITENCES
    1 RECHERCHE DE LA PERFECTION
    1 SAINTE COMMUNION
    1 SOUMISSION SPIRITUELLE A JESUS-CHRIST
    1 UNION A JESUS-CHRIST
    1 VERTU D'OBEISSANCE
    2 COMBIE, JULIETTE
    2 COMBIE, MARIE-CATHERINE
    2 CREISSEIL, ETIENNE-PIERRE-FRANCOIS
    2 FABRE, JOSEPHINE
    2 LUC, SAINT
    2 PIERRE, SAINT
    3 LAVAGNAC
    3 NIMES
  • A Madame Doumet
  • DOUMET_MADAME
  • [Lavagnac], 2 sept[embre 18]61.
  • 2 sep 1861
  • Lavagnac
La lettre

Je vous remercie, ma chère fille, d’avoir si vite fait ma commission auprès de M. Creissel. Veuillez le remercier de sa réponse et lui dire que je ne lui écris plus, pour qu’il ne se croie pas obligé à m’écrire encore, à son tour, mais que je lui serais très reconnaissant qu’il veut bien lui-même diriger l’affaire en question, la personne dont il s’agit me paraissant avoir encore peu d’expérience des choses de ce monde, par la conviction qu’elle me manifeste qu’elle n’aura qu’à demander pour obtenir ce qu’elle sollicite.

Quant à vous, ma fille, vous me demandez quelques paroles pour vous encourager. Je viens d’en lire dans l’évangile de bien consolantes. On voit dans saint Luc Notre-Seigneur ordonner à saint Pierre de jeter ses filets. Saint Pierre répond: « Maître, nous n’avons rien pris de toute la nuit, malgré notre travail, mais sur votre parole je jetterai le filet »; et il fit une pêche miraculeuse. Je ne sais pourquoi il me semble que, depuis un certain temps, Notre-Seigneur dit à une certaine personne de lancer son filet, c’est-à-dire de se jeter à corps perdu à son service, laissant de côté toutes considérations humaines: les railleries de sa soeur, les distractions de ses enfants, les reproches d’ennui. Il me semble qu’elle doit sentir que le monde la trouvant changée et moins aimable qu’autrefois, elle n’a plus grand’chose à ménager de ce côté, et à tout donner à celui qui l’appelle.

Je ne pense pas que Dieu vous appelle à pêcher beaucoup d’hommes, comme saint Pierre, ma bien chère fille; mais il me semble que vous approchez du moment, où vous n’aurez en quelque sorte plus rien à ménager, et que sans aucun respect humain vous irez à tout ce que Notre-Seigneur vous demande, malgré tous les jugements que l’on pourra porter sur votre physique et sur votre moral. N’avez-vous pas vous-même, dans le temps, blâmé ma direction pour Juliette et pour Louise? Pouvez-vous être surprise qu’on la blâme pour vous? Mais il n’est pas question de moi, vous le savez bien. Si ma parole n’est pas comme l’explication de ce que vous savez vous être demandé par Notre-Seigneur, laissez de côté tout ce que je vous dis; mais si, au contraire, il se trouve que Notre-Seigneur vous tient le même langage, vous pousse dans le même sens, que reste-t-il à faire, qu’un effort de plus pour aller jusqu’au bout?

Oui, ma bonne enfant, Notre-Seigneur veut vivre avec vous d’une vie plus intime. Il veut que vous vous oubliiez entièrement pour ne vivre que de lui. Tout le secret est de vous appliquer à ôter votre activité personnelle pour mettre, en tout et pour tout, à sa place celle de Notre-Seigneur. Ce n’est pas facile, mais en vous y exerçant pendant vos prières, vos communions, vos exercices de pénitence ou de charité, en vous mettant bien en la présence de Dieu, avant de donner vos leçons ou pendant que vous êtes plus seule avec vos enfants, en faisant plus attentivement votre examen là-dessus, il me semble impossible que, peu à peu, vous ne vous approchiez du but. La vérité est qu’il faut lutter sans cesse et aimer sans mesure; mais, vous dirai-je que je me figure quelquefois votre coeur comme un glaçon prêt à fondre. Vous vous trouvez dure et froide, je le crois bien, mais tout cela se transformera sous l’action de votre soleil qui est notre divin Sauveur.

Tandis que l’on vous reproche de trop subir mon action, quelque chose me pousse à agir encore plus sur vous, afin de vous forcer en quelque sorte à entrer dans la voie de la perfection, pour laquelle je vous crois faite. Priez beaucoup pour savoir, à votre retour, ce que nous aurons à faire, s’il faudra vous laisser marcher paisiblement, ou s’il faudra entrer tout de bon dans un chemin douloureux d’une immolation sans réserve. Réfléchissez beaucoup, consultez beaucoup Notre-Seigneur à la communion; vous avez un mois pour réfléchir. Mais, me direz-vous, qu’ai-je donc à faire? Une seule chose, vous mettre en face de Dieu et lui promettre de ne lui rien refuser de ce qu’il vous demande comme sacrifice de toute espèce, sauf la sanction de l’obéissance; puis, à mesure que les sacrifices se présenteront et qu’ils auront été approuvés par l’obéissance, les faire avec tout l’amour possible, pour les intentions de Notre-Seigneur, en ne se réservant, s’il est possible, la propriété de quoi que ce soit dans le peu de bien qu’on veut offrir à Dieu.

Il me semble que je vous ai déjà tenu ce langage; mes répétitions vous prouvent combien ma conviction est grande. Puis-je vous assurer que je me sens poussé à vous demander beaucoup plus? Si cette impression ne répond à rien de votre part, mettons que je me trompe. Si, au contraire, quelque chose se remue au fond de votre âme, voyez dans ce concours de votre disposition et de la mienne l’appel de Dieu, et ayez le courage d’y répondre avec la générosité d’une femme chrétienne comblée d’autant de grâces que vous l’avez été.

Vous m’avez demandé quelques paroles, il me semble qu’en voilà beaucoup. Puissent-elles vous faire du bien et vous prouver avec quelle profonde affection je me sens votre père en Notre-Seigneur.

E.D'ALZON.
Notes et post-scriptum
Si vous voyez Joséphine, veuillez lui dire qu'une lettre de moi l'attend à Nîmes.