DERAEDT, Lettres, vol.4 , p. 20

18 feb 1862 Nîmes PICARD François aa

On dit qu’il est poursuivi pour quelques paroles prononcées à Saint-Charles après la dissolution de la Société de Saint-François de Sales. – Au fond il s’en réjouirait. – Le P. Brun.

Informations générales
  • DR04_020
  • 1731
  • DERAEDT, Lettres, vol.4 , p. 20
  • Orig.ms. ACR, AE 128; D'A., T.D. 25, n. 128, p. 106.
Informations détaillées
  • 1 GOUVERNEMENTS ADVERSAIRES
    1 MISSION D'AUSTRALIE
    2 BAILLY, VINCENT DE PAUL
    2 BARNOUIN, HENRI
    2 BRUN, HENRI
    2 DANTON
    2 DELANGLE, CLAUDE
    2 DU LIMBERT, HENRI-FRANCOIS
    2 FRANCOIS DE SALES, SAINT
    2 GALABERT, VICTORIN
    2 MILLERET, MARIE-EUGENIE
    2 PERSIGNY, JEAN DE
    2 ROULAND, GUSTAVE
    2 THOUREL, ANDRE
    3 NIMES, EGLISE SAINT-CHARLES
  • AU PERE FRANCOIS PICARD
  • PICARD François aa
  • [Nîmes, vers le 18 février 1862](1).
  • 18 feb 1862
  • Nîmes
La lettre

Mon cher ami,

Merci de vos nouvelles. Je n’en ai aucune, sinon que je vais bien et qu’on dit que je suis poursuivi pour quelques paroles, dites par moi à Saint-Charles après la dissolution de la Société de Saint-François de Sales(2). Je ne puis croire à pareille maladresse de la part de nos gouvernants, maladresse dont au fond je me réjouirais, car quelques mois de prison me feraient la plus belle position possible.

Il y a longtemps déjà que j’ai écrit au P. Brun de se tenir prêt au premier signal de vous(3). Si donc vous croyez utile de l’avoir, je lui écrirai que je maintiens mon avis. Il m’avait fait toutes ses observations et j’avais en principe maintenu mon dire. Les nouvelles que vous me donnez sont tristes, mais ne me surprennent pas. Il faut s’attendre à tout(4).

Adieu, cher. Dites à la supérieure que je lui écrirai au premier jour.

E.D'ALZON.
Notes et post-scriptum
1. Réponse à une lettre du 16 février. Elle fut sans doute apportée à Paris par le P. Galabert qui devait quitter Nîmes le 19 au soir.
2. Le 7 février, le ministre de l'Intérieur avait donné son accord pour une mesure de dissolution de l'Association de Saint-François de Sales de Nîmes au préfet du Gard qui sollicitait son avis depuis plus de deux mois. Il s'était déterminé, non sans hésitations, sur le rapport de police que lui avait transmis le préfet et selon lequel, au cours de la réunion du 5 janvier de cette association, on avait dénoncé les persécutions contre l'Eglise. L'arrêté préfectoral de dissolution fut notifié à l'abbé Barnouin, président de Saint-François de Sales, le 14 février. C'est précisément ce jour-là que le P. d'Alzon rentrait à Nîmes après un mois d'absence.
Deux jours plus tard, le dimanche 16 février, il prit la parole à Saint-Charles à la messe des adhérents. Il annonça que l'Association étant dissoute, les réunions à l'Assomption étaient désormais suspendues. Cependant, puisque les rassemblements des catholiques dans les églises n'étaient pas encore interdits comme à Varsovie, il invitait les hommes à s'y réunir plus nombreux chaque dimanche et à y recevoir l'instruction catholique. Le soir même, il ferait le panégyrique de saint François de Sales, car il était nécessaire qu'ils sachent dans quelle mesure la conscience catholique est tenue à se soumettre à certaines décisions. Ces paroles, prononcées le matin du 16 février, nous ont été conservées par un assistant, mais aussi par un rapport de police. Car la police veillait...
Le P. Galabert (lettre à Vincent de Paul Bailly du 17 février) se flatte d'avoir été le seul à prendre note de l'instruction que le P. d'Alzon prononça, comme il l'avait annoncé, le soir du même jour. Pourtant ce n'est pas à lui que nous devons d'en connaître la teneur, car ses notes ont disparu, mais au compte rendu du commissaire de police du 3e arrondissement de Nîmes et à celui que signèrent conjointement ses collègues des 1er et 2e arrondissements. Citons le premier, beaucoup plus prolixe et plus "engagé" que l'autre: "Flatté de se trouver au milieu d'un auditoire aussi nombreux, le prédicateur en a remercié l'assistance, et afin de ne pas donner à cette affluence considérable le caractère d'une protestation, il a annoncé qu'au lieu de faire le panégyrique de saint François de Sales, il parlerait de la conscience.
Dans sa dissertation emphatique, qui débitée devant un auditoire instruit serait l'innocence même, cet homme qui connaît sa clientèle s'évertua à employer les mots les plus sonores pour l'émouvoir.
Ainsi il a parlé de Danton le conventionnel, le républicain de la République... rouge. Il a dit que nulle puissance n'était plus grande que celle de l'Eglise héritière de Jésus-Christ, qu'à l'Eglise seule appartenait le droit de l'éducation des enfants qui, comme on l'a dit, n'appartient pas à la république, mais seulement à leurs parents et à l'Eglise.
Le prédicateur prodigue les citations latines, dont il donne la traduction la plus élastique, afin de développer plus à son aise les nombreux sophismes que son langage amphibologique rend plus captieux.
Il a parlé de l'inamovibilité du caractère du prêtre, il en a fait une magistrature supérieure à toutes les autres, et pour donner plus de poids à son argumentation il a fait l'apologie de la magistrature civile, qui aux yeux des hommes est par son caractère inamovible l'image la plus vraie et le miroir le plus parfait de la conscience.
Tout son discours tend à faire donner la priorité aux lois de l'Eglise sur les lois humaines. Ce thème développé devant un auditoire peu instruit, assaisonné de mots sonores, de gestes impérieux, d'allusions à double sens, qui impressionnent lourdement les personnes auxquelles s'adressent ces paroles, ne peut produire que de très mauvais effets sur ces masses.
Après un exorde *ex abrupto* et une péroraison dans le même sens, le prédicateur a ajourné de sa plus forte voix son nombreux auditoire à dimanche prochain, à 6 heures du soir.
Le silence n'a pas fait défaut au prédicateur pendant plus d'une heure qu'il a tenu la chaire, mais ses dernières paroles: *à dimanche prochain* ont été suivies d'une rumeur générale qui semblait dire: il n'a peur de rien.
La cérémonie, commencée à 6 heures du soir a été précédée des vêpres, après lesquelles on a chanté un cantique dont le refrain semblait fait pour la circonstance, mais dont on a chanté le véritable air:
La religion nous appelle,
Un chrétien doit vivre pour elle,
Pour elle un chrétien doit mourir.
Le choeur qui l'a chanté, l'a souvent répété, afin sans doute de mieux préparer l'auditoire à entendre le sermon qui lui était destiné."
Dès le lendemain, le préfet envoie ces rapports au ministre des Cultes. Selon lui, ils établissent la résistance à la mesure de dissolution et le délit d'excitation à la haine du gouvernement. Bien que le procureur impérial ne partage pas cette manière de voir, le préfet estime "qu'une instruction judiciaire préalable, alors même qu'elle ne pourrait aboutir à une poursuite, est indispensable et qu'elle aurait tout au moins pour résultat d'intimider M. l'abbé d'Alzon et de le rendre plus mesuré dans sa conduite." Rapports de police et dépêches préfectorales vont voltiger d'un ministère à l'autre: des Cultes à la Justice, de la Justice aux Cultes, des Cultes à l'Intérieur. Au terme de ce ballet, au début de mars, le garde des Sceaux prescrira au procureur général de Nîmes "de faire immédiatement requérir une information régulière contre M. l'abbé d'Alzon, vicaire général de Nîmes, à raison des paroles par lui prononcées dans l'église Saint-Charles de cette ville le 16 du mois [de février], sous la double prévention de censure et de critique d'un acte de l'autorité administrative et d'excitation à la haine et au mépris du gouvernement." (Pour tous ces documents, Arch. Nat. F 19 5835).
3. Il était convenu d'abord que le P. Brun, en résidence à Londres depuis un an, s'embarquerait pour l'Australie le 15 janvier 1862; des difficultés s'y opposèrent et le P. d'Alzon lui demanda de venir, en attendant son départ, prêter main forte au P. Picard à la rue François Ier dont la chapelle fut bénie par le P. Picard lui-même le 23 février.
4. Il s'agit de bruits selon lesquels le gouvernement s'apprêtait à prendre des mesures contre les dominicains et les jésuites.