Ma bien chère fille,
J’espère vous tirer du pétrin(1), même avant d’avoir fini votre lettre, et si je ne vous avais écrit quarante-huit heures plus tôt, je vous aurais ôté la pensée que je suis fâché, car très franchement je ne le suis pas. Voici pourquoi. Après avoir bien étudié Pauline, j’ai constaté que cette fille très intelligente, pleine de coeur et réellement supérieure par certains côtés, avait subi les conséquences de son état inférieur; qu’accoutumée à faire sa volonté par adresse, elle portait sans s’en douter l’habitude d’une finocherie, dont elle ne se rend peut-être pas compte, pour arriver à ses fins qui sont bonnes. Quand j’ai eu constaté cela, j’avoue que je me suis senti merveilleusement disposé à la lâcher, d’autant plus que ce qui ne se fera pas en long se fera peut-être en large. Je trouve ici de bien bonnes vocations. Il y a certainement une veine à exploiter et je réfléchis. Je ne voulais pas donner aux Oblates des supérieures du dehors, mais des appuis pour une foule de choses, et la pauvre Pauline qui ne rêve que l’Assomption a un peu confondu. Mais quand je me suis rendu compte de ce que sa vie précédente l’avait rendue, je ne lui en ai pas voulu le moins du monde; seulement j’ai tenu beaucoup moins à elle comme supérieure. Voyez-vous ma façon de juger et pourquoi je ne suis pas le moins du monde fâché.
Cela dit, je reprends la lecture de votre lettre. Je crois que vous pouvez l’accepter sans la moindre difficulté. Elle vous rendra de précieux services, surtout si vous lui faites passer un je ne sais quoi qui n’est pas absence de franchise, mais qui n’est pas la franchise non plus. Mlle de Régis appelle cela la direction des Jésuites. Je ne le crois pas tout à fait. Enfin, vous êtes avertie.
Que vous dirai-je pour mon manque de confiance(2)? Eh bien, vous vous trompez. Mais à moins d’une étrange illusion de ma part, je trouve une grande différence entre votre action, que j’aime beaucoup, et celle du noviciat d’Auteuil, que j’aime beaucoup moins. C’est là une impression qui me suffoque. J’ai tort peut-être, je vois mal, mais puisque vous me reprochez mon manque de confiance, ne me reprochez pas de vous en témoigner trop en vous parlant ainsi. Les anciennes Soeurs avaient leurs défauts, mais il y a chez elles quelque chose qui charme dans une ouverture, un laisser-aller que je retrouve bien moins chez les nouvelles. On n’est peut-être pas plus surnaturelle pour cela. Enfin, je regrette comme une déviation dans les vertèbres de la Congrégation(3). C’est la même personne, ce n’est plus le même caractère. C’est évidemment plus contenu, ce n’est plus cette spontanéité de saint Pierre. Cela vient-il du noviciat? Peut-être. Cela vient-il de la nouvelle génération? Peut-être aussi. Or je ne voudrais pas que ce que je crois être un grand inconvénient se développât chez les Oblates.
Si tout ce que je viens de vous dire ne vous fait pas trop de peine, (et je le redoute) voyez pourquoi je n’ai pas tenu à vous envoyer Pauline ou plutôt à envoyer Pauline à Auteuil.
Je voulais poursuivre, on me dérange. Adieu.

