Eh bien, ma fille, vous apercevez-vous qu’il faut vous mettre un cran au- dessous des sorciers de Montélimar, qui, eux du moins, enfoncent les portes ouvertes, tandis que vous n’osez pas y toucher, parce que vous vous obstinez à les croire fermées? Qui n’a pas de doutes contre la foi(1)? Ce serait vraiment du beau de s’embarquer sur une pareille question! Allons, soyez forte. L’évêque de Montauban me faisait observer un jour que si l’on écrivait toutes les idées qui passent par le cerveau de l’homme le plus sage de France et de Navarre en vingt-quatre heures, on aurait quelque chose de pire que le journal du plus grand fou de Charenton(2). La différence entre l’homme sage et le fou est que l’un s’arrête à tout, et le sage ne s’arrête qu’à ce qui est sage. Or entre ces deux extrêmes il y a divers degrés, et c’est ce qui constitue les degrés dans la sagesse ou dans la folie. C’est ce que saint Paul appelle éprouver les esprits.
Souvenez-vous bien qu’il n’y a pour vous rien de fermé chez moi, mais que j’ai eu le tort de vous traiter comme si vous étiez incapable d’être ailleurs qu’au plus haut degré de la sagesse, tandis qu’en bon père et en bon ami j’aurais dû aller vous chercher, quand vous descendiez momentanément quelques échelons, où vous vous débattiez contre la douleur, mais par malheur une douleur déraisonnable. C’est ce que j’ai eu le tort de ne pas voir, accoutumé que je croyais être à l’indéfectibilité de votre sagesse. Voilà-t-il une jolie manière de faire des excuses, si besoin est!
Depuis deux ou trois jours, vous découvrez que vous m’êtes plus dévouée que vous ne le pensiez, et depuis le même temps je m’aperçois que si j’avais moins tenu compte de ce qui en vous me paraissait moins sage, nous aurions pu nous entendre plus aisément. Que ceci nous serve de leçon. Vous compterez un peu plus sur moi, même quand je veux faire de l’humilité, et moi je tiendrai un peu plus compte de cette imagination de coeur, qui vous fait voir les choses en rouge quand elles sont bleues, et jamais quand elles sont vertes. Je m’arrête. On dîne et je n’aurai pas même le temps de me relire(3).
Tout vôtre, et j’espère que vous le croyez.

