Cher ami,
Je pars après-demain pour Arras, et avant je veux vous dire un petit bonjour. Merci de tous les détails que vous m’envoyez, ils sont on ne peut plus intéressants; moi, je n’ai rien à vous dire. Je ne sais rien, sinon que le P. Hippolyte est arrivé à Paris sur quelques petits malentendus, qui se sont expliqués dans la conversation. Gardez ceci pour vous(2), mais nous avons un cuisinier faisant la cuisine, lavant la vaisselle du noviciat et propriétaire de 15 millions de fortune, qui veut les dépenser pour la Congrégation, au moins en grande partie. Nos dettes seront payées, le noviciat fondé, peut-être la maison des Hautes-Etudes bâtie. A ce sujet on m’offre Sainte-Brigitte. Sachez ce que cela peut valoir, mais ne parlez pas de l’offre de vente(3).
Dites au P. Freyd, qui en fera tel usage qu’il voudra, que j’ai le projet des Gallicans. L’abbé Freppel est chargé avant tout d’empêcher la définition de l’infaillibilité du Pape(4). Or, je crois que rien n’est plus important que cette définition. La seconde chose est d’empêcher que le Pape ne se décide à nommer les évêques, comme en Belgique, en Amérique et en Angleterre. La personne très au courant, très gouvernementale, que je faisais parler, a été terrifiée quand je lui ai dit que les évêques missionnaires pèseraient d’un poids terrible au concile. Comme ils n’ont pas de budget, il leur importe très peu que le nôtre soit supprimé. « Ah! je l’avais bien dit », s’est-elle écriée. Soufflez au P. Freyd cette formule pour la question du Concordat: « Le saint et sacré concile, sans prétendre gêner en rien les droits du Pape sur la nomination des évêques, croit devoir désirer qu’ils soient le plus possible nommés d’une façon analogue à celle dont ils le sont en Angleterre, en Belgique et aux Etats-Unis ». Mon interlocuteur de ce soir s’est écrié: »Mais c’est la ruine du budget! ». Je lui ai répondu: « Vous savez bien qu’à la première révolution on nous supprimera le budget, et quant aux concordats, en fait, où en voit-on actuellement, excepté en France? ». A quoi l’on n’a eu rien à répondre.
Très sincèrement, je ne désire pas être consulteur. Quant à moi, je le déclare, je suis pour la déclaration de l’infaillibilité du Pape, pour la suppression de la nomination des évêques par l’Etat. J’accepte la suppression du budget comme conséquence de la suppression de la nomination des évêques par le souverain, parce que le contre-coup est la ruine du protestantisme, en France du moins, par la suppression du budget des ministres protestants. Je suis pour la diminution de certaines exemptions. Je suis pour que les voeux simples, restant simples à cause de la situation actuelle des sociétés civiles, soient admis à jouir de tous les privilèges des voeux solennels. Voilà le résumé de mes opinions sur les questions que l’on prévoit devoir être traitées. Et si elles me font considérer comme un homme terrible(5), j’en suis très fâché, mais je ne changerai que devant la décision du Pape ou du concile.
Du reste, puisque l’on fait de si grands travaux préparatoires, je ne vois pas précisément le motif d’avoir un consulteur aussi ignorant que moi, qui n’apporterai sur la question de l’infaillibilité du Pape qu’une raison d’urgence, et sur les questions canoniques que des motifs de convenance.

