Je viens de jeter à la poste une lettre au P. Em (interrompu par l’abbé Chesnel) manuel, où s’en trouve une pour vous, mais je m’aperçois, ma très chère enfant, que j’ai oublié de répondre à quelques-unes de vos questions.
1° Vous avez très bien fait d’envoyer une postulante au Vigan et d’en garder une pour vous.
2° Le P. Galabert a obtenu 2.000 frs de l’impératrice, plus, depuis quinze jours, 1.000 francs de la Propagation de la foi. Les 1.000 francs sont à perpétuité et ne peuvent que s’accroître.
3° Je pense que le P. Emmanuel vous lit mes lettres sur ce qui se passe à Rome. Je vais aller voir Mgr Jacobini(1), secrétaire de la Propagande pour les rites orientaux, afin de lui parler de nos oeuvres et surtout pour lui mettre la puce à l’oreille au sujet des lenteurs du concile.
4° Avez-vous vu Louise Chabert? Je vous engage à vous en emparer.
21 décembre.
Je viens d’avoir avec le secrétaire de cet évêque polonais, que la police russe a fait empoisonner(2), une conversation des plus intéressantes sur la manière de convertir les Slaves en général, et en particulier les Russes, et je suis profondément convaincu que le moment approche où, si nous sommes prêts, si surtout nous sommes pénétrés d’un esprit de sacrifice qui aille jusqu’au martyre, nous ferons des prodiges. Figurez-vous que parmi les schismatiques, il y a une sorte de dissidents appelés les Raskolniks, lesquels sont venus à bout d’avoir seize évêques consacrés par un vieil archevêque séparé, et que ces seize évêques parcourent la Russie, sans que la police puisse mettre la main sur eux. D’où il résulte que les catholiques pourraient en faire autant(3), et c’est ce qui épouvante le gouvernement russe. Un point central établi à Andrinople pourrait donner les plus beaux résultats, car de là nous lancerions des missionnaires, pourvu (il est vrai) que Dieu voulût en envoyer. Priez, priez bien fort à cette intention. Oh! quand Dieu voudra-t-il nous envoyer des secours et des aides! Je n’ai pu aller voir Jacobini. J’ai été constamment empêché hier.
22 décembre.
Et je l’ai été également aujourd’hui. Je ne sais plus ce que devient mon temps. Il faut dire qu’aujourd’hui il a plu à verse et que j’ai préféré rester chez moi.
Ma fille, ma bien chère fille, quand serons-nous des saints? Si vous saviez comme je prie pour vous! Croyez-moi, ne perdez pas votre temps. Puisque vous trouvez que la maison va bien, que vos malades guérissent, repliez-vous un peu sur vous, et, vous donnant à chaque instant de nouveau, aspirez à la perfection. Je vous veux une sainte Catherine de Sienne, sinon par la pénitence, au moins par l’amour.
Merci de vos voeux de bonne fête. Elle est bien aussi la vôtre, cette fête de Noël. Prions l’Enfant-Jésus de nous faire naître à une vie nouvelle, parfaite, divine. Soyons, comme le disait ce soir l’évêque de Tulle(4), soyons Dieu par participation. C’est ce que je demanderai pour vous, à la crèche, à Jésus Enfant avec son esprit d’enfance, de pauvreté et d’humilité.
Ma fille, je vous bénis du fond du coeur. J’approuve votre idée pour les Innocents.

