Mon cher ami,
Eh bien, oui. Vous n’avez aucune idée, vous ne savez que faire et que dire, vous ne pensez pas, vous végétez, vous n’avez que la vie animale, et encore! Est-ce assez? Faut-il constater quelque ruine de plus? Je suis prêt. Seulement, je ne m’y fie pas. Enfin, vous êtes dans les oeuvres. Je les admire, à condition que nous nous rappellerons que dans nos constitutions elles viennent seulement en quatrième ligne. Cela posé, je vous avouerai avec bonheur que la première partie de votre lettre m’a extrêmement intéressé, et je fais des voeux très ardents pour que l’oeuvre(1) prenne une extension plus grande; mais tout en l’admirant je n’ose vous promettre des sujets pour y aider le P. Vincent de Paul.
Quant à l’université libre, peut-être serait-il plus logique de commencer par l’idée-mère qui est la théologie, mais il faut se plier aux circonstances. A vous de chercher, de trouver des avocats, des médecins, des savants, des littérateurs. Peut-être sera-ton moins effrayé de vous voir commencer ainsi, si vous commencez: mais qu’il sera important de donner un esprit catholique à tous ces esprits, qui dépouillent leur foi de ses trésors pour lui donner les vains ornements de la pensée humaine(2)!
J’ai écrit à Madame la supérieure que deux jeunes prêtres s’étaient décidément donnés hier à l’oeuvre. Le P. V[incent] de P[aul] a-t-il connu l’abbé Desaire et l’abbé Dehon? Aujourd’hui, il est question de deux autres, qui seraient suivis d’autres encore. Il faut beaucoup prier pour l’accroissement de vocations excellentes et qui pourraient provigner.
Vous savez par les journaux que l’infaillibilité est enfin tout à fait lancée. Quand le c[ardinal] de Angelis l’annonça, Dupanloup devint de toutes les couleurs; puis quand il eut reçu le schéma de primatu(3), il sortit. Mgr Faurie l’accompagna pour lui dire: « Monseigneur voilà le moment de faire une belle rétractation ». -Monseigneur répondit-il, cela, cela exige réflexion. Auriez-vous la bonté de remettre cette lettre aux présidents: » -« Non, Monseigneur, reprit Mgr Faurie; vous comprenez que c’est à vous à la remettre ». -« Moi? s’écria d’Orléans; jamais je ne remettrai les pieds dans cette enceinte! », et il sortit de la première salle pour quitter Saint-Pierre. On pense qu’il ne tiendra pas sa parole… A l’instant, j’apprends qu’il est rentré, les sténographes me disent l’avoir vu. Il est donc possible de changer d’avis.
A mercredi le rapport sur les amendements faits sur le petit catéchisme, vote du petit catéchisme, et aussitôt après discussion sur le Souverain Pontife(4). Le Primatus a 104 pages d’amendements, l’infaillibilité 240; tout cela sera fauché comme le reste.
Le P. Emmanuel voudrait passer un mois de vacances avec vous et avec moi. Je ne m’y oppose pas. Il faudrait pour cela prendre le mois d’août, à moins que vous ne voulussiez venir à Nîmes en septembre. Enfin, examinez. Le mois d’août, je voudrais être au Vigan ou à Lamalou.
Il est très vrai que hier Dupanloup ne voulait plus revenir au concile. Dans la soirée, cinq voitures aux stores abaissés se rendirent à la villa Grazioli. On reconnut de loin des rabats. Quels rabats? Ginoulhiac me fait dire indirectement son regret de ne pas m’avoir vu; je lui ai fait dire pourquoi je n’ai pas frappé à sa porte.
Je vous laisse le soin de juger les jeunes gens dont vous me parlez(5). Si vous les envoyez, que leur voyage aller et retour ne nous coûte rien. Adieu. Tout vôtre.

