Notes sur la Russie(2).
… Je ne pense pas que les Polonais, sur lesquels je comptais, soient de longtemps les instruments de la Providence pour la conversion des Russes; ils ont trop cherché à faire de la religion un instrument de [la] nationalité. Les Russes se défient d’eux. Mais, me direz-vous, ils se défient aussi de l’influence française. Pas autant. Voici pourquoi. Il est évident que, pour qui regarde attentivement: 1° La France a cédé son influence orientale à la Russie; 2° la Russie sent s’affaiblir tous les jours chez elle l’élément religieux, et, par conséquent, l’élément persécuteur. Dès lors, on peut espérer que peu à peu il sera possible de pénétrer un jour dans ces pays. Or les religieuses pourront peut-être plus que les religieux pour commencer. Pour cela il faudra des filles d’une certaine instruction.
Voici ce qui m’est arrivé avant-hier. Le bon évêque de Rodez me pressait depuis des siècles d’aller me promener avec lui. Avant-hier il me saisit au passage, au moment où il montait en voiture, et il m’entraîna. Il voulait aller à la villa Borghese, que j’aime peu à cause du monde. Tout à coup il eut l’idée de la villa Wolkonsky, ancien ami d’Alexandre Ier, mort catholique(3), et la princesse Wolkonska, morte elle aussi, il y a dix ans, à Rome en odeur de sainteté. A peine étions-nous descendus que nous vîmes un Monsieur et une dame entrer et nous précéder dans les allées de la villa. La dame, tandis que j’admirais le coup d’oeil qui est ineffable, alla s’asseoir sur un banc, et le Monsieur vint au devant de Mgr de Rodez se prévalant du nom de Mgr Gerbet. La connaissance fut vite faite. Je laissai la dame, -c’était une Russe schismatique- avec l’évêque et son grand-vicaire Sabatier, mon ami; je m’emparai du neveu du prince Wolkonsky, Russe catholique arrivé de Moscou pour voir le concile, ami intime de Katkoff, le fameux rédacteur de la Gazette de Moscou. Vite je lui parlai de la Russie, de sa conversion possible, des missions. Dans une demi-heure nous fûmes intimes, nous nous donnâmes des poignées de mains; il me présenta à sa femme: c’est une vraie Mongole, Cosaque, ce que vous voudrez; -lui n’est pas beau, non plus, mais il n’est pas nécessaire d’être beau pour être vertueux. Enfin, nous échangeâmes des cartes, c’est-à-dire que nous inscrivîmes nos noms et nos adresses sur deux cartes de Sabatier, mon ami. Il me promit tous les détails possibles. Je vais aller le voir. Vous remarq[uer]ez que depuis quelques jours je demandais à Dieu de me faire connaître des Russes…

