Notes sur la Russie(2).
J’ai eu hier une très longue conversation avec mon Russe; il désire en avoir une nouvelle ce soir. Vous voyez que cela prend corps. Il vous faut savoir que la Russie subit en ce moment trois courants: 1° le courant émancipateur libéral, à la tête duquel s’est placé le prince Gortschakoff(3) le premier ministre en Russie. Ce ministre a déjà présenté une loi sur la tolérance de tous les cultes. On ne l’a pas encore promulguée, parce que les esprits ne sont pas prêts, mais on agit dans la haute administration en conséquence. 2° Un courant révolutionnaire, qui effraie par ses conspirations et par son impiété; il se recrute surtout parmi les étudiants des universités. 3° Enfin, le vieux parti russe, à la tête duquel est un certain Katkoff, le rédacteur de la Gazette de Moscou et qui est une vraie puissance(4). La Russie, on le sent, penche vers une catastrophe. Les vieux conservateurs s’adressent à l’élément religieux pour en arrêter le trop prompt accomplissement, et je crois qu’ils accepteraient l’appui des catholiques, s’ils trouvaient dans leur propagande un élément conservateur. D’autre part, le parti émancipateur, en nous donnant la liberté, nous permettrait de nous établir; nous n’aurions évidemment rien [à] attendre de l’élément révolutionnaire. Mais si nous profitons de la liberté pour les uns, de la protection que nous assureraient les autres, peut-être arriverions-nous à faire du bien dans ce pays.
Les chemins de fer conduisent à l’extrémité de la Russie méridionale; on y va aussi par la mer Noire et Odessa. Rien n’empêcherait d’obtenir une concession de terrain pour une colonie, et, avec ce titre, on ferait peu à peu son établissement et l’on exercerait l’influence que tous les couvents ont exercée au moyen-âge. Il n’y aurait qu’à attendre la loi qui va permettre d’enseigner la religion catholique en langue russe, et la propagande commencerait aussitôt. Il serait facile d’avoir des terres dans ce pays, et, par conséquent, de faire toutes les fondations possibles et imaginables.

