Cher ami,
A l’instant, à l’instant, je reçois votre lettre(1). Hélas! hélas! nous sommes au fond de l’abîme et ne l’avons pas volé. Oui, Paris a capitulé, et le croiriez-vous? En étudiant la volonté de Dieu, non au point de vue français exclusif, mais au point de vue catholique, c’est bien fait. Quel carême de quatre mois et demi viennent de faire les Parisiens! Quelle purification de la banlieue! Quelles orgies de moins! Quelle féconde pauvreté de plus! Nous aurons moins d’or, mais fabriquerons plus de fer; nous aurons moins de métiers de luxe, nous aurons plus de travaux moralisateurs. Voyez si la France avait mis en arsenaux ce qu’elle a mis en théâtres, en fusils ce qu’elle a mis en fêtes, en exercices militaires ce qu’elle a mis en bals, en serions-nous où nous en sommes? Hélas! profitera-t-on de la leçon? Dieu le sait.
Votre frère allait bien, mon neveu Jean va bien. Trouvez-nous des vocations. Un religieux mort, un novice renvoyé pour cause de santé, un autre sous les drapeaux, un autre aux mobilisés. Voilà notre bilan.
On n’a pas eu un obus à Auteuil, au moins au couvent. Ici Pierre Baragnon menace de la guerre civile par affiche plus ou moins jaune, si par esprit de conciliation on ne le nomme pas député(2). Nous allons passer trois ou quatre mauvais jours, jusqu’aux élections qui auront lieu le 8, à moins que les élections de Paris ne nous rassérènent. Que vous dire de l’avenir? Thiers(3) pense que la République et l’empire sont morts, mais qu’il ne faut pas enterrer trop vite la République. Quant à moi, plein de tristesse comme Français, je suis plein d’espérance comme catholique. Qui a jamais entendu dire que les désastres de 1814 et 1815 aient amené l’ombre d’une conversion dans nos troupes? Il sortira de là, croyez-le bien, de magnifiques efforts d’apostolat.
Je suis un peu souffrant. Raymond de Surville est mort. Priez pour la fondation d’une université catholique et d’une vaste association pour la défense de l’Eglise. Je vous conjure, quand vous serez libre, de vous arranger pour nous venir le plus tôt que vous le pourrez. Adieu, et tout vôtre.

