Ma chère fille,
Je suis à Notre-Dame des Châteaux depuis mercredi matin(1); demain matin, j’en repars pour Moûtiers, Annecy et Nîmes. Je ne voulais pas m’arrêter à Annecy, mais on m’y force. On me dit que l’évêque(2) veut m’y voir. Demain matin, avant de partir, j’inaugurerai cette petite oeuvre qui me semble pleine d’avenir. Nous y installons très pauvrement les enfants(3). J’espère que peu à peu ils viendront, mais il est très nécessaire que Dieu nous aide; car, à côté d’une maison très abondante, je prévois certaines difficultés. Du reste, je prévois aussi que si nous réussissons aux Châteaux, nous pourrons très bien ne pas nous en tenir là.
Mgr Quinn m’écrit pour me demander des sujets(4). Je lui réponds qu’il en aura dans deux ans, à condition qu’il aura autorisé nos religieux à posséder et qu’il leur aura donné l’institution canonique. Il est évident que, s’il veut des missionnaires, il devra faire quelque chose pour eux. Je suis enchanté que vous ayez vu l’abbé Dehon(5). Je suis dans l’intention de le prendre avec moi, à Nîmes, jusqu’au 1er novembre; de là, nous irons au Vigan passer novembre et décembre; je reviendrai à Nîmes, peut-être si les circonstances me le permettent. Si vous voyez le P. V[incent] de Paul, veuillez lui dire tout mon regret de ne lui avoir pas écrit, mais nous passons nos journées à causer, à courir, et moi, en outre, à dormir. Il nous a fallu prendre une foule de choses dans le détail et par le menu.
Marie Michel sera un sujet précieux. Elle aspire à se faire former, et j’espère que peu à peu elle arrivera loin. Amélie Doumet est légèrement sotte. Elle n’avait pas, à mon passage à Nîmes lundi dernier, parlé encore à sa mère, qui pleure et pourtant est contente.
Le P. Picard est ici, arrivé vingt-quatre heures avant moi. Il est ravi de sa course; du reste, s’il ne l’était pas, il serait difficile. Nous sommes à l’un des points les plus admirables des Alpes, et ceux qui parlent de la Suisse sont bien sots de ne pas venir en Savoie. N’oubliais-je pas ce que vous me dites de la maison d’Auteuil? Il me paraît que votre plan est très sage, et vous pourrez dans quelques années vous ménager à Auteuil un établissement très heureux(6).
Adieu, ma chère fille. Je prierai bien pour vous au tombeau de saint François de Sales.

