Mon bien cher ami,
Vos lettres nous intéressent au plus haut degré et je vous conjure de nous écrire souvent. Comme vous, nous avons été très attristés du coup que le Saint-Père a cru devoir porter à l’Univers. Il faut qu’un général soit dans un bien grand péril pour se croire obligé de tirer sur ses propres troupes, et il faut que Pie IX compte bien sur ses vrais défenseurs pour les livrer lui-même aux insultes de l’ennemi. Voilà ce que disent les catholiques les plus calmes. Du reste, le coup était prévu dans le monde du Français(2). J’ai été forcé d’aller dîner chez Paul Benoist d’Azy, mari de la matriarche. Père Daum vous contera ses prouesses. Elle ne cessa pas de me combler des éloges de Pie IX. En homme bien élevé, je ne répondis pas; mais quand le soir les petites filles vinrent me tendre la main avant de se coucher: « Oh! mes enfants, leur dis-je, je suis trop gallican pour toucher la main aux demoiselles ». Je crois qu’elle comprit(3). L’essentiel est que Pie IX comprenne ou sont ses vrais amis. Le card[inal] Ant[onelli] me fait l’effet de [ne] s’en pas douter. Mais la diplomatie ne se doute de rien.
Enfin, voici quelques noms à porter à Saint-Augustin pour les faire inscrire dans les registres de la Confrérie de la ceinture(4). Les personnes ont été reçues avec les pouvoirs convenables. Pourrait-on ériger une Confrérie, à Nîmes, de la dite ceinture, chez les Oblates ou plutôt dans leur chapelle pro tempore? Pourrait-on me renouveler la permission de bénir les chapelets? A Paris, d’où j’arrive, je vois une vraie résurrection de la vie catholique. Cette résurrection ne sera-t-elle pas entravée par le triomphe de M. Dupanloup? Je le soupçonne fortement, mais le Pape sait ce qu’il fait.
D’après ce que m’ont dit les gens très bien informés, je crois [qu’il] serait imprudent de retourner l’an prochain à Rome. Vous n’y retournerez donc pas et vous ferez bien d’en rapporter les livres que nous y avons. Vous pouvez même faire expédier à l’avance ceux dont vous n’avez pas besoin. Je crois que la voie des paquebots est la moins chère.
Savez-vous qu’à l’Espérou il y a déjà trois miracles(5), dont un suivi de l’abjuration du mari et du fils, protestants, de la femme miraculée? Le P. Emmanuel est aux Châteaux, mais pour peu de jours. Je vous dispense du discours, restez tranquille. Que pense le P. Freyd de la situation? pour moi, je suis convaincu que nous allons à une épouvantable crise, si une prochaine catastrophe ne précipite les événements. Thiers est très ébranlé. Un médecin très habile a dit qu’il ne verrait pas la fin de l’été. A la Revue des Deux-mondes, on voit arriver lentement mais fatalement le rouge. A Paris, il y a un très bon mouvement, mais à côté il y en a un affreux.
Adieu et tout vôtre en N.-S.

