Ma chère fille,
Voici l’histoire de Jules. Je vous ai conté mes avances; plus tard, il demanda à s’adresser au P. Emmanuel, j’y consentis avec bonheur. Le P. Laurent me disait hier qu’il l’avait extrêmement aimé, qu’ici il l’avait soutenu un an et demi, puis qu’il n’avait pu se soustraire au plus profond dégoût à son égard. Tous nos religieux sans exception en sont là.
Les derniers huit jours de son séjour à Nîmes, je partageai les rôles avec le P. Joseph, moi la sévérité, lui la douceur(1). Je ne lui ai parlé très durement que quand je l’ai cru décidé à partir. Pourtant dès qu’il me dit qu’il resta[it], je l’embrassai avec effusion, puis je l’envoyai aussitôt au Vigan, où j’allais prêcher aux novices. Il déclarait que le P. Hippolyte seul pouvait lui faire du bien, je le confiai au P. Hippolyte. Notez qu’il y avait plus de six semaines que je lui avais parlé durement, et que depuis j’avais par moi ou par les autres cherché à l’apaiser. Le fond est qu’il n’avait pas de place. Dès qu’il en a trouvé une, il est parti. Lui-même l’a écrit avec ce cynisme au P. Hippolyte. Donc même lorsqu’il semblait vouloir rester, il jouait la comédie. J’ai sa lettre(2). Le fond est l’orgueil et la folie commencée. A ce point de vue je suis bien aise de son départ.
Je crois très important que l’on rompe toute relation avec lui, au moins pour un temps. Remarquez que ce que je lui disais de sévère était pour moi un argument, pour lui prouver que je n’étais pas libre de le renvoyer; comme quand je lui ai refusé de l’argent, je lui ai dit que je ne voulais pas avoir l’air, même indirectement, de contribuer à son départ. Mais une fois parti malgré moi, je suis ravi de ne l’avoir plus. Maintenant, pour l’excuser, il faut bien dire qu’au Vigan sa gloutonnerie avait frappé les petits novices, et qu’en riant ils lui apportaient tout ce qui restait dans les cafetières et les plats. Cela l’a-t-il irrité? Je n’ai su ce détail qu’après sa fuite. M. Durand était au Vigan; il lui dit ce qu’il dit partout, et M. Durand attribue son départ à sa jalousie paresseuse contre les jeunes religieux et en particulier le P. Alexis. Quant à moi, que pouvais-je faire, quand, d’une part, il avait demandé de s’ouvrir au P. Emmanuel, ce que j’avais accordé, et que, de l’autre, il ne m’a jamais parlé que de sa décision arrêtée de s’en aller?
Adieu. ma fille. Le Chapitre nous a tous un peu épuisés.
E.D’ALZON.
J’accepte avec bonheur vos offres pour le P. Picard(3). Il a une telle supériorité de conseil que je vois en lui avec joie mon successeur. Dieu n’en privera pas la Congrégation. Toutefois sa voix est si naturelle que je ne puis croire que le danger soit imminent.
Autre chose sur Jules. Les Pères Picard, Emmanuel, Joseph, Hippolyte, enfin tout le Chapitre(4), à propos de Jules, ont pris capitulairement une décision pour me recommander la sévérité et même l’expulsion envers certains religieux.

