DERAEDT, Lettres, vol.10 , p. 146

3 dec 1873 Nîmes PRESSE

Le cabinet du 26 novembre.

Informations générales
  • DR10_146
  • 4917
  • DERAEDT, Lettres, vol.10 , p. 146
  • Brouillon autogr. ACR, AP 164; D'A., T.D.40, n.8, pp.304-307.
Informations détaillées
  • 1 ACTION POLITIQUE
    1 ADMINISTRATION PUBLIQUE
    1 FONCTIONNAIRES
    1 GOUVERNEMENT
    1 MINISTERE
    1 POUVOIR
    2 BARAGNON, NUMA
    2 BELCASTEL, GABRIEL DE
    2 BROGLIE, ALBERT DE
    2 DECAZES, ELIE
    2 DECAZES, LOUIS-CHARLES
    2 DEPEYRE, OCTAVE
    2 DESEILLIGNY, ALFRED
    2 ERNOUL, EDMOND
    2 FRANCLIEU, PAUL PASQUIER DE
    2 HANOTAUX, GABRIEL
    2 LA BOUILLERIE, JOSEPH-LOUIS DE
    2 LARCY, ROGER DE
    2 LOUIS-PHILIPPE Ier
    2 MAC-MAHON, PATRICE DE
    3 FRANCE
    3 GARD, DEPARTEMENT
  • A UN REDACTEUR
  • PRESSE
  • Nîmes, le 3 décembre 1873.
  • 3 dec 1873
  • Nîmes
La lettre

Monsieur le rédacteur,

Dans votre numéro du 3 décembre, répondant à la Gazette, dont je ne me fais certes pas le champion, vous demandez:

1° Pourquoi M. de la Bouillerie, membre de l’Extrême-droite, a été éliminé du cabinet du 26 novembre, pour y être remplacé par un membre de la Droite modérée(1);

2° Pourquoi un second membre de ce groupe a été substitué à M. Ernoul(2), également membre de la Droite.

Peut-être serai-je en mesure de vous expliquer ce problème. On n’a pas pris de membre de l’Extrême-droite:

1° Parce que plusieurs membres de ce groupe s’étant abstenus à propos de la prorogation, le maréchal, qui a fait personnellement les derniers choix, a voulu faire comprendre qu’il avait ressenti le procédé.

2° Parce que le choix de M. Depeyre, si fort opposé ces jours derniers à celui de M. Ernoul, avait absolument la même signification, -je vous en donnerai la preuve.

3° Parce que M. Decazes(3) ayant cru devoir exiger certains engagements des deux anciens ministres, ceux-ci ont envoyé promener M. Decazes, -et ils ont parfaitement bien fait-, tandis qu’on n’a rien exigé de M. Depeyre, ni de M. de Larcy(4), et pour cause.

J’ai à vous prouver que les noms de MM. Depeyre et Ernoul ont la même signification. Voici ma preuve. Dans la nuit du 24 au 25 mai, on dit à MM. Depeyre, Ernoul et Baragnon: « A vous trois le ministère de la Justice ». M. Baragnon répondit aussitôt: « Je suis le plus jeune, je me récuse ». Ses deux amis intimes lui demandèrent de choisir entre eux deux, et il choisit M. Ernoul. MM. Baragnon, Depeyre et Ernoul représentaient bien, en ce moment, la même nuance, et si M. Ernoul, comme on le dit, est plus légitimiste que M. Depeyre, on avouera que M. Baragnon qui l’a préféré est un peu moins modéré(5) que quelques-uns ne le prétendent.

Quant à M. de Larcy, j’avoue qu’il n’est pas de l’Extrême-Droite, mais il faut bien convenir que si l’on eût voulu être désagréable particulièrement à M. de Broglie, on ne pouvait faire un choix plus indiqué. C’est déjà quelque chose, comme c’est quelque chose aussi qu’être appelé quand le ministre, chargé de la formation du nouveau cabinet, vient vous déclarer que votre nom est au Journal officiel, qu’on pourra le désavouer le lendemain, mais qu’il donnera sa démission le lendemain aussi. C’est quelque chose d’exposer la France à un pareil péril. Peut-être eût-il mieux valu s’abstenir en masse. Mais l’Extrême-droite, sauf quelques membres, n’a-t-elle pas, elle aussi, voté la prorogation? Quand on pose les principes, il faut accepter les conséquences.

Ce qui est sûr, c’est que M. de Larcy avait été positivement exclu par M. de Broglie du cabinet du 25; il ne se doutait probablement pas de l’exclusion formelle prononcée par le chef du nouveau cabinet. C’était pourtant bien simple, après le procédé du rapporteur de la Commission des trente. J’ai vu le salon où M. de Broglie lut chez M. de Larcy un rapport, qui, deux jours après, à la tribune, se trouva être tout différent. M. de Larcy peut être blessé, mais M. de Broglie dut être fort gêné, et vous savez que l’on pardonne plus aisément les insultes que l’on reçoit que celles que l’on fait. Donc M. de Broglie ne voulait à aucun prix de M. de Larcy. Comment donc M. de Larcy est-il entré au ministère? C’est bien simple, et les dépêches télégraphiques d’hier soir vous le révèlent.

M. Decazes et M. de Broglie, agissant en parfaits doctrinaires, ont voulu poser des conditions impossibles. MM. de la Bouillerie et Ernoul les ont refusées nettement et sont partis; il ont parfaitement fait. L’Extrême-droite qui, à mon avis, eût bien fait d’imiter en masse MM. de Franclieu et de Belcastel(6), a espéré un moment réduire M. de Broglie en n’acceptant aucun ministère; et, en effet, le vice-président est allé, à 4 heures du soir, porter sa démission au maréchal. M. de Broglie était bel et bien battu. C’est alors que le maréchal a pris l’affaire en main. A qui la faute? A la Droite qui avait, sauf six ou sept exceptions, voté en masse la prorogation. Le maréchal a mandé aussitôt MM. Depeyre et de Larcy. C’était une assez belle humiliation infligée à M. de Broglie, une assez belle réparation offerte à M. de Larcy, pour qu’on pût être satisfait du côté où siège le député du Gard. M. de Larcy est entré au ministère en vainqueur et peut se poser, par la démarche du maréchal, entièrement en dehors de M. de Broglie, à qui il ne doit rien.

Cette situation unique, je crois, dans les annales des cabinets constitutionnels valait la peine qu’on y songeât, et un peu d’habileté eût fait moins insister sur la nuance pour voir ce qu’il y avait de spécial dans la couleur. L’émotion du moment a empêché de remarquer l’avantage qui en résulte; mais il est assez beau pour que la Droite puisse en être fière.

En résumé, l’impuissance de M. de Broglie à faire un cabinet a été constatée, les prétentions de M. Decazes ont été rabattues, puisque rien n’a été exigé de M. Depeyre, ni de M. de Larcy, et ces Messieurs entrent par une porte plus haute que la porte ordinaire, et sans rien devoir au vice-président du Conseil(7).

Permettez-moi, avant de finir, de vous faire part d’une douloureuse réflexion. Certes, je suis à l’aise pour parler de M. de Larcy, puisque je ne partage pas toutes ses opinions. Mais pourquoi, quand il est si nécessaire de se grouper en face de l’ennemi, se poser sans cesse sur le terrain de la défiance? Avons-nous un si grand nombre de fermes et illustres caractères pour ne pas compter entièrement sur ces hommes, qui, sous Louis-Philippe, reçurent les glorieuses flétrissures dues à leur fidélité, qui se firent traiter, aux derniers jours de l’Empire, pour la même cause sur les bancs des accusés? Et quand nous voyons ces nobles figures incliner leurs rayons vers le couchant de la vie, pourquoi attrister leur gloire par d’odieux soupçons?

Vous partagez, je le sais, mon admiration pour M. de Larcy, et, tout en conservant, comme moi, vos divergences d’appréciations, vous me permettrez en vous expliquant le problème ministériel de rendre à un vieil ami un hommage parti du fond de mon coeur.

Veuillez agréer, Monsieur le rédacteur, mes sentiments les plus dévoués.

E.D'ALZON.
Notes et post-scriptum
1. Dans le nouveau cabinet, M. de La Bouillerie céda le ministère du Commerce à M. Deseilligny, député de l'Aveyron, précédemment aux Travaux publics.
2. Edmond Ernoul était ministre de la Justice, Octave-Victor Depeyre lui succéda.
3. Louis-Charles Decazes (1819-1886), député de la Gironde, fils du duc Elie. Nommé ambassadeur à Londres deux mois plus tôt, il devint ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement du 26 novembre.
4. Qui retrouve le portefeuille des Travaux publics (v. *Lettre* 4632, n.3).
5. Citant Baragnon, Hanotaux l'appelle en effet "le fougueux membre de la droite".
6. Paul Pasquier de Franclieu, député des Hautes-Pyrénées, et Gabriel de Belcastel, représentant de la Haute-Garonne, tous deux légitimistes intransigeants, s'étaient abstenus lors du vote de la prorogation des pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon (HANOTAUX, II, p. 307).
7. Sur la constitution du cabinet du 26 novembre : HANOTAUX, II, p.314-317.