Mémoire sur un Essai d’évangélisation en Russie(2)
Sa Sainteté Pie IX me fit l’honneur, le 6 juin 1862, de me proposer une mission en Bulgarie. Après m’en être occupé pendant douze ou quinze années, je me suis permis de jeter les yeux plus loin, et, considérant que le Schisme russe est un des plus redoutables adversaires de la Papauté envisagée comme centre de l’Eglise, je me suis senti pressé de m’occuper de l’évangélisation de la Russie.
Voici quelques idées destinées à servir de base à un plan de campagne apostolique dans le nord de l’Europe.
1° Les dernières guerres entre la Russie et la Pologne permettent peu d’espérer que les Russes laisseront de longtemps les Polonais évangéliser leur empire(3).
2° II faut donc, au lieu de pénétrer en Russie par l’occident, attaquer ce pays par le midi.
3° Ne serait-il pas possible de donner à quelques jeunes religieux la permission d’aller à Odessa, en habit laïque, étudier le russe, sous la direction d’un religieux prêtre, qui leur servirait de supérieur et, extérieurement, d’aumônier?
Quand ces jeunes religieux sauront parfaitement la langue russe, on pourrait leur donner diverses missions propres à éclairer sur le meilleur moyen d’évangéliser la Russie. Leurs rapports fourniraient d’utiles documents pour bien connaître l’intérieur de l’empire moscovite et les points plus faciles à envahir(4).
4° Ne serait-il pas désirable que l’Ordre de St Basile fût relevé par des moeurs monastiques plus pures, par une piété plus éclairée, par une science théologique plus abondante? Des moines orientaux plus instruits seraient incontestablement de très utiles ouvriers(5).
5° Or, il est possible de se les procurer. Près d’Andrinople il existe un couvent de moines basiliens(6). Quelques-uns, il est vrai, sont en révolte contre le supérieur. Mais, la propriété du couvent étant sur la tête d’une religieuse française, il serait aisé de faire rentrer les mutins dans le devoir ou d’en débarrasser la maison. On rendrait ainsi l’autorité au supérieur. On développerait encore une école monastique déjà existante, en lui donnant de bons maîtres que nous avons sous la main et qui, avant un an, prépareraient sur les lieux un Petit-Séminaire gréco-slave. Ces maîtres sont trois religieux bulgares(7) prêtres élevés en France dans le rite latin, mais que l’on pourrait faire passer au rite oriental, comme le Souverain Pontife me l’a proposé de lui-même dans le temps. Le Petit-Séminaire serait la préparation du Grand, et l’on se servirait des sujets fournis par ce dernier soit pour la Bulgarie, soit pour préparer des fondations en Russie, quand le moment serait venu. Supposé qu’une occasion favorable se présentât, on ne risquerait pas d’être pris au dépourvu. On pourrait, en même temps, réformer la Communauté basilienne et y jeter des germes de science ecclésiastique. Le dévouement que lui a toujours témoigné le P. Galabert, supérieur des Augustins de l’Assomption à Andrinople, permettrait à celui-ci d’exercer une salutaire influence.
6° Cette influence s’exercerait moins par l’autorité, source quelquefois de rivalités fâcheuses, que par des conseils bienveillants et par les ressources pécuniaires dont le P. Galabert serait le canal de la part de la Propagation de la Foi. Quand la Congrégation de la Propagande croirait les Basiliens capables de marcher seuls, le P. Galabert se hâterait de s’effacer.
7° Si Dieu bénit cette pensée, les Augustins de l’Assomption se limiteraient pour leur action apostolique d’abord à Odessa, puis rechercheraient surtout les centres principaux. On laisserait les Basiliens s’établir dans les campagnes, et nous avons des terrains à leur offrir en Russie. Plus tard, ils s’établiraient où la Propagande le jugerait utile.
8° Il est bien entendu que, si l’on poursuivait le plan proposé par le S. Pontife au P. d’Alzon de faire passer un certain nombre de religieux au rite gréco-slave, les Augustins de l’Assomption sont prêts à obéir(8).
9° Quant aux oeuvres de femmes, on pourrait les confier, soit aux religieuses basiliennes établies près d’Andrinople, soit aux Oblates de l’Assomption, vouées aux Missions étrangères et établies en Bulgarie.
10° Je dois faire observer que l’on me dit de tous côtés qu’en dehors du rite grec le rite gréco-slave est le même partout. Or, je trouve dans des ouvrages consciencieux que le Patriarche moscovite Nicon a apporté des changements notables dans la liturgie, et, d’autre part, que, depuis l’institution du St Synode par Pierre-le-Grand, des changements nouveaux ont été opérés, par exemple, sous le règne d’Elisabeth. Ne serait-il pas important d’être fixé sur la valeur de ces changements, qui, plus tard, pourraient être un obstacle à la conversion des membres de l’Eglise orthodoxe?
Je soumets humblement ces observations à la Sacrée Congrégation de la Propagande, demandant qu’elle veuille bien m’indiquer si elle les juge dignes d’être prises en considération et si je dois mettre la main à l’oeuvre(9).

