Bien cher ami(1),
Le Piémontais dégringole au grand galop. Cette nuit, on a fait des patrouilles armées, ce qui depuis très longtemps n’avait eu lieu. Ainsi le veut la fête du Statut(2), tant la joie est immense. Les soldats traités pire que des Allemands par leurs officiers ont de plus en plus horreur de ces moeurs tudesques, enverront des balles dans le dos de leurs chefs et s’enfuiront au premier choc. Et le pape! Comme la prévision prend tous les jours une probabilité plus grande, il ira à Malte, à ce qu’on m’assure. Sera-ce à l’hiver? Sera-ce dans trois mois? Dans trois semaines, disent quelques-uns. On en est à ne pouvoir plus rien prévoir et à s’attendre à tout. Vous me dites, on vivote; je voudrais qu’il fût français de vous répondre, on mourote.
Vous recevrez deux publications: une, la Revue de l’enseignement chrétien d’Italie. On veut surtout des échanges. Voyez la Revue du monde catholique, si elle veut échanger. Mais l’important est la découverte de la place où était la première chaire de s. Pierre. La chaire de tuf qu’on y voit est-elle cette chaire-là? M. de Rossi n’ose pas encore l’affirmer; moi, je n’y ferais pas autant de façons. Demandez au Père Germer de lire la dissertation d’Armellini(3) que je vous envoie, de la résumer, et de conclure qu’il faut venir en aide au chanoine Crosta-Rosa, et qu’au premier pèlerinage national il faut aller dire la messe à Ste-Agnès hors-les-murs, et visiter ensuite le cimetière Ostriense, où saint Pierre a d’abord baptisé et a eu sa première chaire; celle de Pudens n’est que la seconde.
Ce soir, jeudi, j’espère faire mon sermon qui partira demain matin, mais vous êtes un être terrible avec vos 63 enfants(4). Envoyez-moi de vos rapports. La maison à Rome sera facile à trouver après la crise. Tout le monde le dit. Quant à Jérusalem, bon voyage; mais si vous m’y voyez, vous aurez un merle blanc, mon bon. Et ze ne risque rien de m’engager à le promettre; je me sens de retour de zérusalem(5). Prions beaucoup. Le P. Galabert ne se met-il pas à élever deux cents marmots et marmottes turcs et turques? Papa Galabert donnant à têter, c’est touchant. Enfin, il en a beaucoup qui meurent et qu’on envoie au ciel, à la dernière heure, en les baptisant. Ce sont les innocents faits par les Russes. Vous aurez des choses sur l’Orient.
Adieu. On vous embrasse.

