Cher ami,
Je date ma lettre de vingt-quatre heures à l’avance. En ce moment, il va sonner dix heures du soir. On est à la bibliothèque à tirer le gâteau des rois. Je ne pourrais dormir en pareil voisinage. Je reste dans mon cabinet, je vous écris. Sans reprendre point par point vos réponses à mes questions, j’estime que puisque vous avez commencé à provoquer des prières, vous devez continuer dans la mesure du possible(1). Il est étonnant comment cette idée de la nécessité de la prière se propage. Il faut poursuivre sans découragement. Vous voyez comment, dans sa belle lettre à Madame de Chevreuse, Mgr Lavigerie y pousse. Guyot de Salins m’envoie, et je les ai là sur ma table, les papiers relatifs à l’ Union catholique(2). Il a pu convoquer un Congrès à Poitiers. Pourquoi, puisqu’il peut exercer une action, se décourager pour Notre-Dame de Salut? Puisque le Pèlerin réussit, mille fois tant mieux! mais alors qu’on s’en serve pour dire ce qu’on veut. Est-ce parce que le dernier numéro contient un article de moi que je le trouve mieux fait? Est-ce parce que le P. V[incent] de P[aul] a profité de mes avis? Ce qui est certain, c’est qu’il faut profiter de ce succès. Je serais curieux de connaître le nombre de prêtres abonnés au Pèlerin(3).
Notre mission pour le moment doit être de former des religieux, de prier et de faire prier, de pousser beaucoup au surnaturel, comme vous le dites. L’abbé Barnouin, qui se met à devenir un saint, est effrayé de la dégringolade du clergé de Nîmes et de la dégringolade des fidèles qui est la conséquence de la première. C’est à peu près ainsi partout. Où va-t-on? Ah! quelle sottise j’ai faite, quand j’ai poussé à Mgr B[esson]! Il part mardi pour Rome, il y portera 20.000 francs pour le denier de Saint-Pierre et des messes. Mais quelle irritation incandescente contre lui!
Parlons d’autre chose. Si par le Pèlerin vous pouvez faire du bien aux prêtres, ce sera admirable, et tout ce que vous ferez dans ce sens aura sa décuple, sa centuple récompense. Ah! si, sans qu’ils s’en doutent, on pouvait saisir beaucoup de prêtres, en faire des saints, des apôtres, il ne faudrait désespérer de rien! Si j’écrivais quelque chose, ce serait de ce côté surtout que je voudrais insister.
Je me résume. Excitation à la prière, à la vie surnaturelle, à la sanctification de tous, mais en particulier à celle des prêtres. Quel beau champ de combat(4)! Après cela, je crois bien que Notre-Seigneur veut avoir l’air de se servir de nous, mais que c’est lui seul qui agira par les moyens qu’il sait.
Vous m’avez envoyé la liste des novices qui doivent tirer au sort. Le P. Laurent me dit qu’il arrangeait ces questions avec le supérieur de Saint-Sulpice(5). Ce serait bien plus simple, ce me semble, pour ceux de vos jeunes gens qui ne sont pas du diocèse de Nîmes.
Adieu, mon cher ami. Je vais voir s’il sera possible d’avoir quelque repos, malgré le gâteau des rois. Totus tibi.
E.D’ALZON.
Le P. V[incent] de P[aul] m’avait promis un livre sur la Russie(6). Je ne reçois rien. Voudrait-il six articles sur l’état religieux : 1° en Amérique; 2° en Angleterre; 3° en Allemagne; 4° en Italie; 5° en Russie; 6° en France? Ce sera court ou long, comme il voudra(7).

