Mon cher ami(1),
Quoique je ne sois pas moi-même très vaillant, je veux vous dire tout le plaisir que m’a causé la lettre de vous que Durand a eu le bon esprit de m’envoyer. La vue de votre écriture m’a confirmé dans la conviction que j’avais qu’il y avait moins de mal qu’on ne semblait le craindre de si loin, mais la lettre où Durand m’annonçait votre maladie était quelque chose de si douloureux, de si affligé que du premier coup, nous ne savions que penser et nous attendions les plus tristes nouvelles, ou plutôt nous eussions dû les attendre, si nous nous étions laissés aller à l’impression première produite par les paroles de notre excellent Germer(2).
Pour moi, j’avais signifié à Cardenne qui est auprès de moi, que je ne voulais pas m’effrayer et avant-hier encore en écrivant à Durand, je lui adressais une foule de considérations tirées de la nature des lieux, des choses et des personnes qui me prouvaient que vous aviez fort bien pu être malade mais non pas au point d’en mourir. Enfin cela vous aura valu des messes et des chapelets qui serviront à votre conversion, s’ils ne servent pas à votre guérison.
Comme je présume que la tête de mon cher maître des novices se monte quelquefois, je veux lui indiquer un excellent calmant dont j’ai fait l’épreuve. C’est d’abord un excellent traité qui se trouve dans la perfection chrétienne de Rodriguez et qui a pour titre « de la conformité à la volonté de Dieu »(3). Et si vous ne pouvez faire cette lecture de 150 pages environ, même par parties triées, je vous citerai deux passages de St Paul qui me font un effet prodigieux. Le premier est celui-ci: Nemo moveatur in tribulationibus istis: ipsi enim scitis quod in hoc positi sumus(4). Et voici le second: in omnibus gratias agentes. Il faut remercier Dieu de tout, même de la colique, même des crachements de sang, même des étouffements, même des idées noires. Or comme on ne remercie les gens que des cadeaux qu’ils nous font, il faut considérer tout ce que dessus comme un cadeau du bon Dieu. Sans quoi nous ne pourrions pas nous faire une idée exacte de l’esprit chrétien, et ce qu’il y a de plus fort, c’est que quand on considère toutes ces choses comme des cadeaux, il est impossible de se poser en tendre et intéressante victime, qui tend le cou au sacrificateur, ce qui sans doute est infiniment désagréable pour l’amour-propre et la disposition si naturelle à passer pour des gens de mérite, mais par contre-coup nous met parfaitement à notre place, c.[‘est] à. [-] d.[ire] dans notre néant.
Adieu, cher ami. Je voudrais être plus long, je ne le puis pas, le cadeau que j’ai reçu pour aujourd’hui est une grande faiblesse causée par une crampe d’estomac. Pourtant somme toute je vais mieux et beaucoup mieux. A propos: ne vous tourmentez pas pour votre classe. Nous avons préparé cinq ou six moyens de vous faire remplacer, suppléer, aider, mais on ne décidera rien sans votre avis que, j’espère, vous viendrez nous donner avant le 18 octobre. Adieu, ne me répondez pas si cela vous fatigue, mais priez quelqu’un de me donner de vos nouvelles. Je vous envoie un baiser d’ami et ma bénédiction de père(5).

