Mon cher ami,
La mort de ce pauvre archevêque(1) m’a empêché de dormir. Voici quelques-unes de mes réflexions pendant mon insomnie: elles vous concernent.
Deux prêtres vont être simultanément traduits devant les tribunaux, l’un comme assassin, l’autre comme calomniateur(2). Le premier s’est livré lui-même à la justice, le second l’est malgré vous, mais par vous.
J’admets que pour diminuer l’horreur d’une pareille comparaison, les juges absolvent votre adversaire; le public, en ce moment si tristement surexcité, n’en dira pas moins que l’assassinat et la calomnie sont les armes du sacerdoce. Remarquez que l’assassin étant interdit, on peut le présenter comme un homme en quelque sorte expulsé du clergé, mais celui que vous appelez calomniateur ne l’est pas, il se vante même d’avoir de hauts patronages. Ne craignez-vous pas la triste popularité que vous feront momentanément les voltairiens ravis de manger une fois de plus du prêtre et du prêtre calomniateur? Car ils accepteront volontiers tout ce qui pourra flétrir notre robe et, malgré vous, je le répète, vous allez leur en fournir une si belle occasion.
N’est-ce pas le cas de sacrifier les droits d’une légitime défense à une cause supérieure, à votre amour pour l’Eglise? Les honnêtes gens de toutes les croyances effrayés à ce coup terrible qui peut-être n’est qu’un coup d’essai, applaudiront à votre désintéressement, et quant à l’opinion des autres, qu’est-ce que cela vous fait?
Communiquez mes observations à Veuillot et croyez-moi tout vôtre en N[otre] S[eigneur].

