Périer-Muzet, Lettres, Tome XV, p. 101.

*Çà et là* – La responsabilité de l’écrivain – Mgr Plantier – Oeuvres reçues ou attendues – Une messe pour vous, le jour de saint Etienne.

Mon cher ami,

Le charme de lire votre premier volume de Cà et là(1) a été que je ne me suis pas apperçu [sic] d’un courant d’air, qui, à la différence de ceux de Jean Paul Marie Kéréon(2), ma forcé à garder le lit deux jours. Heureusement le second volume n’était pas lu et a consolé ma triste situation. Ah mon cher ami, quelle responsabilité vous aurez devant Dieu qui vous a rendu capable de faire une aussi belle action que Cà et là! Evidemment il y a des choses qui ne peuvent être lues de tout le monde. L’histoire d’Eulalie Duval(3) qui m’a fait pleurer la seconde fois que je l’ai lue à mes religieux qui pleuraient aussi, tout comme la première(4), cette histoire a un détail(5) qui fait que certaines jeunes filles y apprendront ou soupçonneront ce qu’elles apprennent toujours trop tôt, mais pour nos collégiens de 18 ans et au-delà c’est admirable.

Votre correspondance avec Madeleine(6) est un petit chef-d’oeuvre à faire apprendre par coeur à un garçon qui finit son droit. Je ne la ferais peut-être pas étudier à une jeune personne qui vient de terminer son éducation au couvent, mais il y a tant de plumes au service des âmes innocentes qu’il est très bon que la providence mette quelques âmes au service des âmes capables de le redevenir. Vous avez un don pour cette catégorie et vous savez que ce n’est pas aujourd’hui la moins nombreuse. Vous dites que vous ne ramasserez plus de pierres que pour lancer la fronde(7). Vous avez parfaitement tort. Quand la souffrance a donné le secret de certains chemins du coeur, il faut s’en servir comme vous l’avez fait dans Cà et là. Ce n’est pas après la publication d’un pareil livre, que vous [persuaderez ?] au bon Dieu que la douleur vous a rendu coriace.

Ce que j’ai toujours aimé en vous, et ce en sus de votre talent, – et vous savez si j’en fais fi – c’est votre caractère et votre coeur. Un [homme ?] ainsi fait s’abaisse quand il croit devoir employer uniquement ses forces à jeter des pierres aux coquins qui en jette [sic] beaucoup à [merveille ?], mais pas assez pour se démonter le bras, et n’avoir plus le temps de tendre la main aux natures faibles et montrer aux coeurs fatigués, blessés, le lieu du repos.

Voilà ce que votre livre a fait admirablement et ce qu’il faut continuer à faire. Vous êtes-vous rendu compte de toute la valeur de vos conseils à Mélite(8)? Aviez-vous l’intention d’attaquer une plaie que je connais bien, les affadissements de la dévotion? Voilà pour certaines âmes volontairement affaiblies des pages merveilleuses. Le Diable ne se contente pas de frapper les mauvais sujets, il débilite si bien les bons qu’on ne trouve plus que du coton en rame, là où l’on voudrait des ressorts en acier.

Quant à notre évêque(9) et à sa mauvaise humeur, c’est très simple: faites-lui successivement de petits compliments tous les quinze jours pendant six mois, servez à point, pas trop chaud, pas trop froid, augmentant toutefois par degrés la chaleur, il sera plus veuillotiste que Mr Veuillot, mais gardez mon secret. Merci des Filles de Babylone(10). J’ai trop babillé pour vous en rien dire aujourd’hui. Reboul, notre poëte [sic], en est enthousiasmé, mais peut-être pas autant, quoiqu’un peu plus que Du Lac. C’est une nuance.

J’attends avec impatience vos Mélanges(11) et vous remercie de penser à moi. Je n’ai pas de meilleur souvenir à offrir à mes amis qu’une messe. Voulez-vous que je la dise pour vous le jour de St Etienne. Les pierres du torrent(12) lui seront douces et lui serviront à faire de Page un vrai fils d’Abraham. Ce sera le 24ème anniversaire de mon ordination à la prêtrise et ce n’est pas sans motifs que je choisis ce jour. Beaucoup de bonnes âmes s’uniront à mes prières. Je vous les rapporterai, et vous, de votre côté, vous remercierez N[otre] S[eigneur] de m’avoir permis de consacrer son corps et de vouloir l’offrir pour mes amis.