Monseigneur,
En attendant un rapport que le P. Galabert m’annonce sur la situation d’Andrinople et de Philippopoli, il peut vous être agréable d’avoir quelques détails extraits d’une lettre confidentielle sur ces deux villes:
1° Je dois vous confesser une petite malice que ce bon Père a faite au Père Supérieur des Résurrectionnistes (1). Ces Messieurs avaient voulu aller saluer officiellement le général Skobelef (2). Il a fallu que le Consul de France (3) sous la protection de qui ils sont, le leur défendit. Le Père Galabert prévenu par celui-ci a écrit au Père Thomas Brzeska pour lui demander ce qui était vrai. Le bon P. Thomas a nié une partie et le P. Galabert feignant de croire ce qu’a affirmé le P. Thomas, l’a félicité en lui faisant observer combien il était dangereux de croire certains rapports, surtout de les colporter au loin. Le Père Thomas a compris la leçon (4).
2° Le Père Galabert a eu de l’indignation contre les Grecs, Bulgares et Arméniens qui naguère se traînaient aux pieds des Turcs et maintenant sont allés chanter des cantiques en allant à la rencontre des Russes. Il n’a pas voulu participer à ces bassesses (5).
3° Il agit autrement à Philippopoli. Comme les Russes y resteront probablement longtemps, il a engagé nos religieux (6) à pousser les jeunes Bulgares catholiques à ne faire aucune opposition aux Russes. Comme nous avons là une association de 200 jeunes catholiques, le conseil m’a semblé bon parce que les Russes verront que les catholiques ne leur sont pas systématiquement opposés. Du reste les relations de nos religieux d’Andrinople (7) avec les Russes ont été empreintes d’une grande bienveillance. Nous sommes restés cependant sur une certaine réserve. Le Père Galabert croit que l’élément militaire est plus sympathique que l’élément civil au catholicisme.
4° Le colonel Gaillard, attaché militaire à l’ambassade française à St-Petersbourg, a assuré au P. Galabert qu’il ne croyait pas qu’il y eût la moindre difficulté à ce que quelques prêtres français s’établissent à Odessa pour les besoins spirituels de nos nationaux. Cela m’engage beaucoup à étudier la question à fond.
5° J’en reviens à Philippopoli pour faire observer qu’il serait très important, en face des secours que les Russes vont donner aux écoles schismatiques, de pouvoir fonder dans les villages des écoles catholiques. Peut-être serait-il utile d’en écrire un mot à l’évêque de Philippopoli (8); si votre Excellence veut, sur cette question, d’autres renseignements, je puis les lui fournir de vive voix (9).
3° Le Drogman grec du vilayet d’Andrinople et un officier turc sont venus prier le Père Galabert de recevoir les enfants orphelins turcs. Or voici ce qui a lieu.
Un grec et un turc s’entendent pour demander à des catholiques d’élever de petits musulmans et les fonds sont faits, paraît-il, par un comité protestant. Il meurt beaucoup de ces enfants et le P. Galabert recommande aux religieux qui en sont chargés de ne les baptiser qu’à la dernière heure et sans en parler. Il paraît qu’on veut organiser un grand orphelinat turc pour les victimes de la guerre et qu’il serait confié à nos Soeurs. C’est pour cela que la prudence est nécessaire. Il est malheureusement certain que les souffrances antérieures déciment ces pauvres enfants. L’officier turc qui a proposé cette oeuvre est si charmé des soins donnés aux petits abandonnés qu’il en amène tous les jours.
Il est sûr que lorsque les Turcs reviendront à Andrinople, ils seront reconnaissants aux catholiques de ce qu’on aura fait à ces enfants.
7° Chose étonnante! St Joseph semble s’être fait le Père nourricier de l’entreprise. On lui fait sans cesse des neuvaines et il envoie toujours un peu plus qu’on ne lui demande. Les protestants et l’Angleterre nous viennent en aide, mais une triste observation à faire est que tandis que les Turcs témoignent toujours la plus vive reconnaissance, les Bulgares, les femmes surtout, ne sont jamais contents de ce qu’on fait pour eux.
8° Je croyais que le petit séminaire était commencé. Les bouleversements qui viennent d’avoir lieu (10) en ont fait retarder l’ouverture et comme les lettres interceptées ont fait retarder certaines demandes, au lieu de s’ouvrir le 19 fête de st Joseph, on retardera ou jusqu’à Pâques ou jusqu’à la fête du patronage de st Joseph. Si Mgr Rampolla (11) pouvait obtenir une bénédiction du St Père pour cette oeuvre qui va commencer, tous les religieux d’Andrinople lui en seraient très reconnaissants. Je joins à cette relation qui sera complétée dans quelques jours une note de questions sur lesquelles j’appelle l’attention de votre Excellence parce que j’irai dans quelques jours solliciter une réponse quand j’aurai reçu le rapport du Père Galabert (12).
1
Peut-on espérer avoir une approbation pour un séminaire destiné à préparer des Slaves pour les Missions en Russie? Les missionnaires seraient formés au rite slave.
2
Pourrait-[on] ouvrir dans cette maison une chapelle avec le St-Sacrement pour que les séminaristes ne fussent pas obligés d’aller à la paroisse? Cette chapelle serait fréquentée en outre par le petit collège catholique tenu par nos religieux et par des enfants élevés pour les travaux des champs. Cette chapelle serait dans un faubourg.
3
Pourrait-on avoir une chapelle avec le St-Sacrement pour les religieux qui ont en ville un externat de garçons? Les religieux de l’Assomption suivant le propre de Rome, pourraient-ils obtenir qu’on sollicitât pour eux les fêtes de st Jean Chysostome et de st Grégoire de Naziance au rang de double majeur?
Je suis, avec respect, Monseigneur, de votre Excellence le très humble et obéissant serviteur.
E. d’Alzon
des Augustins de l’Assomption
J’oubliais de faire observer que les futurs missionnaires sont depuis quelque temps chez nous et ont été éprouvés. Ils sont au nombre [de] sept à huit.

