Vailhé, LETTRES, vol.1, p.28

14 aug 1829 Au château de Lavagnac, LA_GOURNERIE Eugène
Informations générales
  • V1-028
  • 0+009|IX
  • Vailhé, LETTRES, vol.1, p.28
Informations détaillées
  • 1 AMITIE
    1 ANIMAUX
    1 AUTORITES REPUBLICAINES
    1 BLE
    1 COURS PUBLICS
    1 CURE
    1 DOMESTIQUES
    1 ESCLAVAGE
    1 LIVRES
    1 MINISTERE
    1 MUSIQUE
    1 POLITIQUE
    1 PRESSE
    1 RESIDENCES
    1 REVE
    1 SITES AGRICOLES
    1 SOLITUDE
    1 SYMPTOMES
    1 TRAVAIL DE L'ETUDE
    1 TRAVAUX AGRICOLES
    1 VIE DE PRIERE
    2 BAILLY, EMMANUEL SENIOR
    2 BRIDIEU, FRANCOIS DE
    2 GERBET, PHILIPPE-OLYMPE
    2 MARTAINVILLE, ALPHONSE-LOUIS
    2 POLIGNAC, JULES-AUGUSTE DE
    2 PUYSEGUR, MADAME ANATOLE DE
    3 PARIS, RUE SAINT-THOMAS
  • A MONSIEUR EUGENE DE LA GOURNERIE (1)
  • LA_GOURNERIE Eugène
  • le 14 août [1829].
  • 14 aug 1829
  • Au château de Lavagnac,
  • Monsieur
    Monsieur Eugène de La Gournerie,
    rue du Vieux-Colombier, n° 25 ou 29.
    Paris.
La lettre

Je vous écris mon cher Eugène, dans une position charmante. Il est 10 heures du soir. Après la prière que l’on fait tous les soirs aux domestiques j’ai été faire un tour de promenade sentimentale. Pendant une demi-heure, je me suis recueilli profondément, étendu que j’étais sur de la paille fraîche, à l’abri des rayons de la lune, grâce aux branches touffues d’un chêne vert millénaire, dont l’ombrage immense recouvre la table des moissonneurs au temps de la dépiquaison. Cette table n’est autre chose qu’une vieille meule de moulin qui, ne pouvant plus broyer le blé, sert encore à supporter les aliments de ceux qui le préparent. Voilà qui est charmant, j’espère.

Après donc avoir égaré quelque temps mon esprit en de douces rêveries, je l’ai dirigé vers mon cabinet de travail, et, avec mon esprit, mon corps s’est avancé vers le lieu où je comptais trouver papier, plume, encre et autres objets utiles aux personnes qui désirent faire une lettre. Maintenant que je vous écris, je me trouve en face de la porte vitrée, je vois de ma place la lumière douteuse de la lune croître et décroître successivement, à mesure que d’incertains nuages voltigeant dans les airs ombragent son disque d’un voile plus épais ou plus léger. Si vous désirez savoir quels sons frappent mon oreille, ce sont en première ligne les cris peu harmonieux d’une troupe de canards qui placés sous la haute protection de ma plus jeune soeur, se permettent de courir en tous lieux; car vous saurez que, pour elle, il n’est pas de bonheur comparable à celui de soigner des canards, après celui toutefois de galoper dans le jardin sur une ânesse qu’on vient de lui donner. J entends encore force hiboux, force grillons et sauterelles, quelques cailles, et voilà tout.

Savez-vous à quoi je pense? A vous d’abord, et puis au plaisir que j’aurais eu, si, au lieu de faire seul ma promenade et de rentrer pour vous écrire, j’avais pu la faire en votre compagnie et la prolonger jusqu’à une heure bien avancée dans la nuit. Voilà à quoi je pense, et je suis fort incertain quand le beau projet de faire avec vous des promenades nocturnes pourra se réaliser autre part qu’à Paris.

Vous êtes donc bien seul, au milieu de ce désert populeux, seul comme une goutte d’eau au milieu de l’Océan, seul comme un grain de sable au milieu d’une plage, seul enfin comme une pauvre caille dans mon carnier, laquelle caille n’a été frappée par moi d’un plomb meurtrier qu’après que j’ai eu chassé pendant quatre heures. Car c’est aujourd’hui que cette caille était seule. Mon cher ami, si j’étais à votre place, il me semble que j’aurais un beau temps pour travailler, pour faire du ficelé, pour préparer des projets de loi, pour faire des articles dans le Correspondant, pour préparer de nombreux travaux pour nos conférences, je ne dis pas pour faire des vers, un poète comme vous qui n’écrit que sous l’inspiration est quelquefois obligé de l’attendre, et on n’a pas à ses ordres une personne aussi capricieuse que l’inspiration.

Savez-vous la belle histoire qu’on est venu me faire? Un rédacteur du Drapeau blanc, que je connais particulièrement, m’a fait écrire pour m’engager à lui procurer les moyens de réunir le Correspondant à son journal, prétendant que le Correspondant avait tué au moins trois ministres, mais qu’il y avait pris une telle peine qu’il en avait eu la fièvre et qu’il ne pouvait manquer d’en mourir. Il s’engageait donc à le faire enterrer dans son drapeau. Je ne sais où il a pris que le Correspondant est fort malade. Il me semble que ses derniers numéros ne révélaient aucun symptôme alarmant. Il y avait des articles extrêmement remarquables. Tant pis pour lui, s’il ne sait pas juger des articles! La seule chose à craindre serait le manque d’abonnés, et je ne sais si le Correspondant, dans ses proportions, n’en aurait pas un peu plus que ceux qui s’offrent pour le mettre en terre.

Il me semble que ce journal, par sa position, peut rendre des services trop utiles à la religion pour le laisser s’éteindre. Du reste, je n’ai pas de fort grandes craintes sur ce point. L’avenir a pour garants le passé et M. Bailly; et ce n’est pas peu dire, pour peu qu’il continue la route qu’il commence de suivre. Je ne pense pas que le nouveau ministère(2) puisse le moins du monde l’entraver. Il a pour lui l’indépendance que n’aurait pas le Drapeau blanc, car déjà le Drapeau blanc devient ministériel, et pour être ministériel il faut quelquefois être esclave de l’homme, ce que, j’espère, ne sera jamais le Correspondant. Et puis, ce ne serait plus un terrain convenable. Les rédacteurs de la rue Saint-Thomas traitent la question par les principes, et Martinville ne fait que du sentiment. Le sentiment est beau, mais les principes ne doivent pas être oubliés. Je pense que les propositions que l’on a voulu que je fisse, quoique je ne~ sois absolument pour rien dans la direction du journal, ne seront pas pousées plus loin, et j’espère que, quand elles seraient faites par d’autres que par moi, on ne les recevrait pas davantage.

Quoi donc! mon cher ami. S’il me prenait fantaisie d’écrire à Bridieu, je pourrais être certain que sa femme connaîtrait depuis la première jusqu’à la dernière ligne, si toutefois, elle pouvait me déchiffrer, car, entre nous soit dit, j’écris comme un chat. C’est une chose admirable et qui me fait plaisir, en ce qu’elle me prouve que ce bon et cher ami est heureux, parce que sa moitié et lui ne font qu’un. Si vous lui donnez avant peu de vos nouvelles, dites-lui de ma part que je lui eusse donné des miennes avec le plus grand plaisir, si j’eusse su son adresse; mais que m’étant un peu trop lié à ses bonnes paroles: Répondez-moi seulement, je ne vous en demande pas davantage, je n’ai pas été à temps; à le mettre dans le cas de me répondre lorsque je l’ai désiré.

Je comptais beaucoup travailler ici, et jusqu’à présent je n’ai fait grand’chose. Cependant, il faut que les plans que j’ai faits s’exécutent. Je vais un peu hâter la besogne dans ce temps où je suis encore seul et où les visites ne pleuvent pas trop. Mes parents vous remercient de votre souvenir; moi, je vous remercie de votre lettre. Vous pouvez juger du plaisir qu’elle m’a causé par la promptitude avec laquelle je réponds. Je fais comme les petits enfants qui, lorsqu’on leur a conté une histoire bien amusante, disent bien vite: « Une autre ». Moi aussi, je vous en demande une autre, aussi jolie que la dernière.

Adieu, mon cher Eugène. Bon courage! Soyez, non pas de la cire molle, mais une belle lampe d’airain qui brille dans les tombes et brave le souffle du vent. Tout à vous, ma chère lampe.

EMMANUEL.

J’oubliais de vous supplier de me faire parvenir une demi douzaine d’exemplaires du dernier ouvrage de l’abbé Gerbet(3), pour les distribuer aux curés. Je pense les placer facilement. J’ose compter sur vous pour avancer ce qui est nécessaire. Vous me le ferez savoir, et j’acquitterai ma dette sur-le-champ. Adieu. Ne m’oubliez pas auprès du cher M. Bailly et de tous ceux de nos amis qui n’ont pas encore pris la fuite.

E.D'ALZON
Notes et post-scriptum
1.Voir *Notes et Documents*, Ier, p. 131, 179.
3. Les *Considérations sur le dogme générateur de la piété catholique*, ouvrage paru en 1829.2. Le ministère Polignac, constitué le 9 août.
3. Les *Considérations sur le dogme générateur de la piété catholique*, ouvrage paru en 1829.