Vous en penserez ce que vous voudrez, mon très cher, mais ma première lettre sera sérieuse, et je commencerai ma correspondance par m’ouvrir à vous sur un sujet, dont j’aurais dû vous parler déjà, puisque d’autres personnes que je ne visite pas plus que vous en sont déjà instruites.
Que pensez-vous que je doive faire? Sous quel point de vue considérez-vous l’avenir pour moi? Vous l’avez deviné peut-être -et vous n’apprendrez rien de nouveau -que j’espère marcher sur les traces de du Lac, et que tout mon bonheur serait de le voir avec moi à Malestroit ou à la Chesnaie(2). Voilà ce que, pour le moment, je désire avec le plus d’ardeur et ce que je voudrais voir se réaliser avant peu. Qu’il serait à souhaiter que les obstacles de notre pauvre ami ne fussent pas plus insurmontables que ceux que j’aurai à combattre, si tant est que quelque chose s’oppose à mon dessein!
Comme, aujourd’hui, la position d’un prêtre est admirable! Et puis, ce n’est pas la position que je considère seulement. Tous les sacrifices que je croyais devoir faire me coûtaient peu: ils étaient faits, et j’étais étonné que cela me parût si peu de chose que je n’avais pas encore levé les yeux pour regarder la place à laquelle j’aspirais. Ce n’a été que lorsque ç’a été une chose presque décidée par moi que j’ai envisagé le but que je me proposais.
Il y a eu suspension d’idées. Fortoul(3), Gouraud(4) Daubrée ont passé par ma chambre depuis que je vous ai parlé de moi. Fortoul, Daubrée s’en sont allés; Gouraud est au coin de mon feu à s’extasier sur le comte de Holberg, à dire: C’est ça, à m’interrompre pour me lire un passage de saint François de Sales. Il est trop heureux, il a trouvé un passage, dans le traité de l’Amour de Dieu, qui lui convenait, ou plutôt il en a trouvé une douzaine qu’il faut qu’il me lise ou que je lise moi-même. C’est une chose charmante que d’écrire, causer et lire avec ses amis, pour ses amis, et à ses amis. Ma phrase est embrouillée et pourtant très vraie.
Du Lac paraît avoir de grandes peines. Ce pauvre garçon vous en aura peut- être parlé. J’en suis à attendre de ses nouvelles. Ne trouvez-vous pas que j’écris assez illisiblement? comme je lis assez inintelligemment, comme je pense assez obscurément, ou plutôt comme je ne pense pas du tout, comme trouve Brézé(5).
Je suis assez embarrassé. Gouraud m’attend pour causer. Je voudrais bien causer avec vous. Vous voyez que je suis partagé. Je lui laisse la plume.
[Suivent quelques lignes d’Henri Gouraud; puis d’Alzon reprend la plume et écrit ces simples mots.]
Bonsoir.

