Mon cher ami, me voilà au séminaire! Et je suis content bien content, et je crois que celui qui est heureux peut savoir quelque chose. J’ai eu, il est vrai, un moment bien triste, celui où j’ai quitté Lavagnac. Je partis sans bruit. Ma pauvre mère, toute courageuse qu’elle s’est montrée dans son sacrifice, m’avait demandé de ne pas lui dire le moment de mon départ. Je me tus, en effet, mais, quoique maître de moi, j’étais dans un bouleversement inconcevable. Maintenant, tout s’est calmé et je suis joyeux, plus que je ne le devrais être; car un jour et demi passé ici m’a déjà montré ce que j’avais à acquérir(2).
Oh! pauvre cher ami, m’aimerez-vous toujours de même? Au milieu de tous les sentiments qui, pendant quelques jours, ont passé et repassé par mon coeur, je ne me suis pas aperçu qu’il y eût rien de changé à votre égard. Ah! certes, vous n’avez pas éprouvé, vous, une séparation comme moi! Ami, je puis vous assurer que je ne regrettais rien, non, rien du tout. Mais Dieu me voulait-il? Mais alors que je ne voulais que sa volonté, la faisais-je? Terribles questions qui, jointes à un déchirement qu’éprouve la partie inférieure, me faisaient demander si je rêvais ou si c’était bien moi qui me faisais séminariste.
Mon cher, mon tendre ami, écrivez-moi souvent et n’attendez pas mes lettres pour me répondre. Maintenant, je prierai encore plus pour vous, je saluerai souvent votre ange et je le chargerai de vous faire les sermons dont vous avez besoin. Faut-il vous dire qu’ici encore on sait aimer? Oh! oui, je vous aime bien. Demain ou après-demain au plus tard, je prends la soutane et j’espère bien vous forcer à rétracter la phrase que vous écrivites un jour sur l’effet des soutanes pour glacer le coeur.
Voici la description de ma cellule. Dans un long cloître qui va du Nord au Midi, en venant du Midi vous entrez à gauche. La porte bat à droite la muraille, le long de laquelle se trouvent une malle, deux petites tables et des tablettes, qui, appuyées sur une cloison bossue, menacent de m’écraser le nez des livres qu’elles portent. Vis-à-vis la porte est la fenêtre. Vous tournez: vous avez une planche, une malle, mon lit, et vous êtes encore à la porte.
Rien ne me dérange. Seulement, je trouve les études trop coupées. On n’a pas à soi trois heures de suite. Cela sent trop le collège. L’ordinaire n’est pas trop mauvais. Les élèves, autant que j’en ai jugé par les conférences de théologie auxquelles j’ai assisté, ne sont pas forts et chicaneurs à se fausser l’esprit; ce qui fait perdre beaucoup de temps à disputer sur des bêtises, tandis qu’on passe les questions essentielles.
Le commencement de cette lettre fait hier au moment de me mettre au lit a été interrompu par le son de la cloche qui indiquait l’heure d’éteindre les lumières. Il faut être sur pied à 5 heures. Je trouve pourtant qu’on reste trop au lit. A 9 heures, quand je me couche, vous commencez à danser. La réflexion est drôle, au fait. Je ne dois pas m’ennuyer, puisque jusqu’à présent j’ai trouvé le temps trop court; mais peut-être finira-t-il par prendre des dimensions convenables. Je n’ai, ce me semble, pas un instant pour me retourner.
Adieu, petit ami, adieu, mon coeur, comme me disait avant-hier notre grand évêque(3). Portez-vous bien, soyez joyeux et si la fantaisie de nous venir voir vous prend, prenez le mois de juillet. J’ai l’intention de faire un voyage à la Chartreuse pendant les vacances. Nous irions au-devant l’un de l’autre, nous retomberions sur du Lac et, de là, ici. La partie n’est pas mal conçue. Enfin, persuadez-vous bien une chose, c’est que, si jamais le bal vous ennuie, vous n’avez pas de meilleur délassement que le Séminaire.

