Vailhé, LETTRES, vol.1, p.491

22 jan 1834 Monte-Cassino, LA_GOURNERIE Eugène
Informations générales
  • V1-491
  • 0+157|CLVII
  • Vailhé, LETTRES, vol.1, p.491
Informations détaillées
  • 1 ANGLAIS
    1 ARCHITECTURE SACREE
    1 ASSISTANCE A LA MESSE
    1 BERGER
    1 BESTIAUX
    1 BIENS MEUBLES
    1 CELEBRATION DES SAINTS MYSTERES
    1 CLOITRE
    1 COUVENT
    1 EDIFICE DU CULTE
    1 ETRANGER
    1 FETE
    1 HONTE
    1 MONASTERE
    1 ORNEMENTS
    1 PARENTS
    1 PELERINAGES
    1 REGULARITE
    1 REPAS
    1 RESIDENCES
    1 SCANDALE
    1 SEMAINE SAINTE
    1 SOLENNITE
    1 SOLITUDE
    1 SPECTACLES
    1 TRIOMPHE DE L'EGLISE
    1 VETEMENT
    1 VIE RELIGIEUSE
    1 VOYAGES
    2 ALZON, HENRI D'
    2 ALZON, MADAME HENRI D'
    2 BAYARD, CHEVALIER
    3 APENNINS
    3 CAPOUE
    3 EUROPE
    3 FRANCE
    3 GARIGLIANO, RIVIERE
    3 GENES
    3 ITALIE
    3 MONT CASSIN
    3 NAPLES
    3 PISE
    3 ROME
    3 SAN GERMANO
  • A UN AMI (1).
  • LA_GOURNERIE Eugène
  • le 22 janvier 1834.
  • 22 jan 1834
  • Monte-Cassino,
La lettre

Voilà plus d’une heure, mon cher ami, que je pense à vous, que je suis avec vous, que je cause avec vous, sans que vous vous en doutiez peut-être. Il y a cinq minutes que je suis arrivé au Mont-Cassin avec quelques compagnons de voyage; mais pour monter jusqu’au premier monastère de l’Europe, j’ai voulu être seul avec vous. Car, telle est ma manie en de pareilles circonstances; je laisse de côté les présents et je cherche la compagnie des absents.

Et d’abord, il faut bien vous dire que votre pensée s’est présentée à moi un peu comme un remords. Je suis, en effet, coupable à votre égard, et ce que ma mère m’a écrit de votre attention à lui demander mon adresse a ajouté à ma honte. Je ne veux pas la porter plus longtemps. Je reçus la lettre de ma mère lundi soir, et comme je partais le lendemain matin pour Naples, je ne voulus pas commencer une lettre, qui, au milieu des préparatifs du départ, eût eu probablement le même sort que la première, que je vous ai écrite de Rome et que vous n’avez pas reçue, parce qu’elle est restée inachevée sur mon bureau. Mais je ne veux pas m’étendre en excuses. La seule que je puisse vous donner est que, loin de mes parents, j’ai consacré souvent à leur écrire le temps que je donnais ordinairement à causer avec mes amis. Maintenant que je suis établi à Rome, que je n’ai plus mille petits embarras qui font perdre aux voyageurs un temps considérable dans la journée, je vais me remettre, j’espère, à ma bonne habitude de converser par lettres avec ceux que j’aimerais tant d’avoir auprès de moi.

Mais, mon ami, notre séparation sera-t-elle réellement sans terme? Il me semble que vous m’aviez promis de venir au mois de février. Où en êtes-vous de votre projet? Je vous assure que, sous tous les rapports, vous ne sauriez mieux faire que de venir ici. Je m’applaudis tous les jours de mon pèlerinage. J’ai eu quelques ennuis, quelques froissements, mais j’ai trouvé à Rome plus que partout ailleurs ce que sont les partis. Je ne vous parle pas de la beauté de l’Italie, pour laquelle j’avais été d’abord assez froid, mais pour laquelle je professe aujourd’hui la plus vive admiration. Je ne vous parle pas, non plus, de tout ce qu’il y a de magnifique, de sublime dans les monuments de ses villes. J’ai vu déjà à Gênes, à Pise, à Rome, bien des chefs-d’oeuvre, mais en ignorant. J’avoue humblement que souvent je n’y entendais rien, comme aussi je dois convenir que j’ai été transporté par la vue d’un édifice, d’un tableau, d’une statue. En général, je trouve que c’est peine perdue que d’admirer sur parole, comme aussi j’aime assez de me rendre compte de mon admiration. Or, comme je suis peu connaisseur, il m’arrive souvent de passer devant un chef-d’oeuvre sans m’en douter.

Mais pourquoi tant divaguer? J’oubliais que je suis au Mont-Cassin. Dominant des plaines immenses, je me suis élevé pendant une heure de marche au-dessus de la vallée de San-Germano. Le soleil commençait à descendre rapidement derrière les Apennins. Il ne me permettait plus que de découvrir confusément à mes pieds le village de San-Germano, la route de Capoue, un ample théâtre ruiné et les ondulations d’une rivière qui coule dans la plaine(2), au milieu des champs déjà verts et d’ormeaux couronnés de vignes. Des chèvres perchées sur les rochers, au milieu desquels la route est frayée, me rappelaient assez les chèvres dumosa pendentes de rupe…; seulement, au lieu de Mélibée, j’avais devant mes yeux un gros vilain pâtre, dont l’habit était formé d’une peau de mouton et d’un chapeau napolitain.

Je n’ai pu encore parcourir… les cloîtres.

Je me trompe, car, avant d’avoir terminé ma phrase, le plus aimable des Pères est venu ici et nous a fait les honneurs du couvent de la manière la plus polie. Ce bon religieux, qui du reste est très régulier, nous a paru parfait sur tout ce que nous avons pu connaître de lui. Il nous a fait jouir d’un spectacle, que le temps rendait merveilleux. Après notre souper, il nous a conduits dans un cloître appelé Paradiso, et je comprends, en effet, que ce nom lui soit donné. Mais je laisse ces détails, qui vous intéressent, je suis sûr, beaucoup moins que moi, qui dans ce moment en suis tout rempli.

Capoue, 24 janvier.

Je vais, mon cher ami, continuer à Capoue ce que j’ai commencé au Mont-Cassin, quoique, à dire vrai, je ne sais pas trop, en y réfléchissant bien, si ma lettre vous trouvera en France. Vous comprenez qu’il me serait bien agréable de penser que la peine que je prends est inutile, puisque j’aurais l’espoir de vous embrasser plus tôt. Si cependant vous ne devez pas arriver tout de suite à Rome et que vous deviez y être pour les cérémonies de la Semaine Sainte, je vous engage à me prévenir. Je vous chercherai un appartement à l’avance. Les appartements sont très difficiles à trouver dans ce moment, à cause de la grande quantité d’étrangers et surtout d’Anglais qui encombrent Rome.

Et puisque nous en sommes au chapitre des cérémonies et des étrangers, laissez-moi vous dire une partie de mes craintes sur la curiosité que les cérémonies inspirent. Vous ne vous faites pas une idée du scandale qui en résulte. L’habitude d’aller admirer les églises fait qu’on ne s’attache qu’aux ornements dont elles sont décorées ou aux fêtes qu’on y célèbre. Qu’en résulte-t-il? C’est que ceux qui veulent prier doivent en général fuir les solennités publiques, que dans certaines circonstances on en est à douter si les églises n’ont pas été transformées en marchés ou en salles de spectacle. Les Anglais, qui forment partout la très grande partie des assistants, regardent une messe célébrée par le Pape comme une pièce de théâtre. Or, une religion dont le culte est aussi peu respecté n’a-t-elle rien à redouter?

Bien d’autres causes se joignent encore à celle-là pour me montrer l’avenir sous l’aspect le plus sombre. Il est certain, par exemple, que nulle part plus qu’à Rome on ne tient à l’étiquette, et vous savez que cette attention rigoureuse à observer un pur cérémonial a toujours marqué une décadence dans les lois. Je vous avoue que le voyage de Rome m’aura fait un grand bien, mais que je ne sais s’il en ferait autant à quelqu’un, dont la foi serait faible. Or, voilà précisément ce qui arrive à bien des personnes. Si donc je m’applaudis d’être venu passer quelque temps ici, c’est que j’y ai trouvé de quoi connaître toutes les misères qui assaillent la religion et de quoi me convaincre en même temps qu’elle triomphera.

Adieu, cher ami. Je vous envoie un bien grand barbouillage, mais je suis si mal posé pour écrire que je m’étonne de ne pas griffonner plus mal. Adieu. Adieu. Je vous embrasse sur les deux joues.

Emmanuel.
Notes et post-scriptum
1. Nous pensons que cette lettre est adressée à La Gournerie, qui devait faire un voyage à Rome et qui l'accomplit au mois de mai de cette même année.
2. Le Garigliano, témoin des exploits de Bayard.