Vailhé, LETTRES, vol.1, p.503

24 feb 1834 Rome, ALZON_VICOMTE
Informations générales
  • V1-503
  • 0+160|CLX
  • Vailhé, LETTRES, vol.1, p.503
Informations détaillées
  • 1 ANGLAIS
    1 ANGLICANISME
    1 ANIMAUX
    1 APATHIE SPIRITUELLE
    1 BAVARDAGES
    1 CAREME
    1 CATHOLIQUE
    1 CHRISTIANISME
    1 CLERGE
    1 CONVERSATIONS
    1 FATIGUE
    1 JEUNESSE
    1 PARLEMENT
    1 PAROLE DE DIEU
    1 PRESSE
    1 PROTESTANTISME
    1 PROVIDENCE
    1 PRUDENCE
    1 REPAS
    1 REPOS
    1 RESTAURATION DES MOEURS CHRETIENNES
    1 RETOUR A L'UNITE
    1 SANTE
    1 SEPARATION DE L'EGLISE ET DE L'ETAT
    1 THEOLOGIENS
    1 TRAVAIL DE L'ETUDE
    1 VERTU DE FORCE
    2 BERNIS, MADAME DE
    2 BOURMONT, VICTOR DE
    2 GABRIEL, JEAN-LOUIS
    2 GREGOIRE XVI
    2 LAMENNAIS, FELICITE DE
    2 LESQUEN, CHARLES-LOUIS DE
    2 MAC CARTHY, CHARLES
    2 MICKIEWICZ, ADAM
    2 MONTALEMBERT, CHARLES DE
    2 QUELEN, HYACINTHE DE
    2 RODIER, MADAME JEAN-ANTOINE
    2 ROZAVEN, JEAN-LOUIS DE
    2 RUBICHON, MAURICE
    2 VERNET, HORACE
    2 YEMENIZ, MADAME NICOLAS
    3 ANGLETERRE
    3 FRANCE
    3 MUNICH
    3 NAPLES
    3 ROME
  • A SON PERE (1).
  • ALZON_VICOMTE
  • le 24 février 1834.
  • 24 feb 1834
  • Rome,
  • France
    Monsieur
    Monsieur le vicomte Henry d'Alzon,
    au château de Lavagnac,
    par Montagnac
    Hérault.
La lettre

J’ai reçu, mon cher petit père, votre lettre du 13 février. Je suis étonné que vous n’eussiez pas reçu à cette époque ma lettre; mais il est possible, comme vous disiez très bien, que les lettres mettent plus de temps de Naples que de Rome, puisqu’il faut qu’elles passent par cette dernière ville pour aller en France. Ma santé est très bonne dans ce moment. Je travaille assez, mais pas trop pour me fatiguer. Dès que je sens un peu de lassitude, je me repose. Pour ne pas perdre mon temps, je fais alors quelques visites. Les personnes que je vais voir m’instruisent beaucoup par leur conversation, quoiqu’en général ces bons théologiens aient besoin d’être mis en train. Je fais le Carême fort doucement. La viande est permise à Rome quatre jours de la semaine, et comme la pension où je mange est très bien servie, je ne pense pas être le moins du monde incommodé. Rassurez-vous sur ce point. J’ai enfin trouvé les Bernis. Mme de Bernis me fit dire son adresse par le P. Rozaven. J’allai aussitôt chez elle; elle me reçut très bien. Les MM. de Bernis sont venus deux fois sans me trouver. J’en suis fâché. J’y retournerai demain.

Je dois vous faire une observation, que j’ai oublié d’écrire ce matin à ma tante, c’est qu’elle doit être d’une grande prudence sur ce que je lui apprends de Rome. Il est évident qu’on connaîtra facilement la source de ses nouvelles, et vous ne sauriez croire combien il est nécessaire de ne pas donner prise. Je sais que l’on aime les nouvelles. J’en donnerai volontiers, mais on peut les garder pour soi. Il y a des gens plus fins qu’on ne pense, ou, pour mieux dire, plus pétofias(2), si je puis me servir de cette expression. Rome plus qu’aucun autre pays, est la ville des tripots. Je sais à la fin le moyen de les éviter, pourvu qu’on ne me compromette pas du dehors. Je désire voir tout le monde, afin d’apprécier un peu les diverses opinions. Certains parlages de l’abbé Gabriel m’ont forcé pour un moment de m’éloigner des Jésuites, et quoiqu’ils m’inspirent peu d’intérêt par l’ensemble de leur action, ils comptent une foule d’hommes respectables et dont les intentions sont très pures, quels que soient les résultats de leur conduite.

J’ai reçu aujourd’hui une lettre de Montalembert. Il est à Munich. Le pauvre enfant est bien abattu. C’est tout naturel. La désapprobation du Pape l’a mis dans une fâcheuse position. Il a le projet de passer l’hiver à Munich et il l’y passe d’une manière à ne pas s’y plaire trop. Que voulez-vous, en effet, qu’il fasse avec cette phrase du pape sur le dos? Je lui avais écrit une lettre pour tâcher de lui donner un peu de courage. Il en a été touché et m’a répondu dans les termes les plus affectueux. Sa position m’inspire une compassion extrême(3).

Je ne sais presque point de nouvelles de France, parce que le journal auquel ma mère m’avait abonné ne m’arrive pas. J’ai cependant entendu parler du trouble qui avait eu lieu à la suite d’un duel. Que pensez-vous des conférences que fait l’archevêque de Paris? Je doute qu’elles réussissent. A part les opinions qu’on y développera et qui trouveront plus ou moins d’écho parmi les jeunes gens, le manque d’unité me paraît le plus grand défaut de cette entreprise. La parole de Dieu a surtout besoin d’être annoncée par une même bouche pour produire quelque effet. Je doute que sortant de tant d’organes elle ait la force capable d’ébranler l’auditoire qui est venu au-devant de cette parole.

Je vois souvent un jeune Anglais, M. Mac-Carthy, dont je vous ai déjà parlé. Ce jeune homme, qui par sa position voit les premières familles de l’Angleterre, me faisait part du mouvement religieux très remarquable, qui se manifeste en ce moment dans les universités de son pays. Une chose qui m’étonne beaucoup, c’est la pureté de moeurs des jeunes gens qui s’occupent des matières religieuses, quoiqu’ils ne soient pas encore catholiques. Mais ce qu’il y a de bien remarquable, ce sont les idées de ces jeunes gens sur l’avenir du christianisme. Ils croient, et c’est là leur seule erreur, que le dépôt de la vérité a été conservé dans l’Eglise anglicane, mais ils ne se font pas illusion sur les abus introduits dans cette Eglise. Pour les faire cesser, ils veulent que les biens immenses que l’Eglise anglicane possède lui soient enlevés, pour qu’elle se retrempe dans la pauvreté. Ils veulent la séparation absolue de l’Eglise et de l’Etat, base essentielle, je crois, de l’anglicanisme. Ils veulent que la religion revienne au centre de l’unité et se rallie à Rome. Ce mouvement n’est-il pas étonnant, surtout si on le compare aux moyens que l’abbé de la Mennais avait proposés et dont ils paraissent peu instruits? Tant il est vrai que la Providence jette quelquefois dans la société certaines idées-mères, dont les hommes peuvent hâter le développement, mais dont le germe ne leur appartient pas.

A côté de ce mouvement religieux du protestantisme, M. Mac-Carthy déplore l’apathie du clergé catholique anglais. Il me donnait des détails à peine croyables. Les catholiques eux-mêmes sont de la plus grande nullité. Sur huit membres catholiques qui se trouvent au Parlement, pas un n’est capable de dire deux mots. Un gentilhomme anglais catholique a ses chiens, ses chevaux, son chapelain: tout va sur la même ligne, quand les chiens et les chevaux ne précèdent pas.

M. de Bourmont est ici. Sa première visite a été pour Horace Vernet, ce qui a produit un très mauvais effet. Je ferai ces jours-ci la connaissance de M. Rubichon, qui a des idées fort originales et que M. Gabriel connaît déjà(4).

Adieu, mon cher petit père. Je vous embrasse de tout mon coeur. Ecrivez-moi le plus souvent possible.

Emmanuel.
Notes et post-scriptum
1. Voir des extraits dans *Notes et Documents* t. Ier p. 404 sq.
3. Vers la mi-mai 1833 avait paru la *Livre des pèlerins polonais*, traduction du livre du poète Mickiewicz faite par Montalembert qui y avait ajouté une préface assez forte contre la politique des gouvernements d'alors. Dans son Bref à Mgr de Lesquen, du 5 octobre 1833, parmi les reproches qu'il adressait à La Mennais et à son école, le pape Grégoire XVI blâma ouvertement cet écart de Montalembert: Id porro lamentantibus Nobis, altera subito accessit ratio doloris, commentariolum de Polonico Peregrinatore (Le pèlerin polonais) plenum temeritatis ac maliciae, in quo haud ipsum latet, quidnam longo ac vehementi sermone praefatus fuerit alter ex praecipuis ejus alumnis, quem anno superiore una cum eodem ipso benigne fueramus adlocuti*. Voir en appendice la réponse de Montalembert à l'abbé d'Alzon.2. Poupées en languedocien.
3. Vers la mi-mai 1833 avait paru la *Livre des pèlerins polonais*, traduction du livre du poète Mickiewicz faite par Montalembert qui y avait ajouté une préface assez forte contre la politique des gouvernements d'alors. Dans son Bref à Mgr de Lesquen, du 5 octobre 1833, parmi les reproches qu'il adressait à La Mennais et à son école, le pape Grégoire XVI blâma ouvertement cet écart de Montalembert: Id porro lamentantibus Nobis, altera subito accessit ratio doloris, commentariolum de Polonico Peregrinatore (Le pèlerin polonais) plenum temeritatis ac maliciae, in quo haud ipsum latet, quidnam longo ac vehementi sermone praefatus fuerit alter ex praecipuis ejus alumnis, quem anno superiore una cum eodem ipso benigne fueramus adlocuti*. Voir en appendice la réponse de Montalembert à l'abbé d'Alzon.
4. Rubichon, économiste, né à Grenoble en 1766 mort en 1849. Il était l'oncle de Mme Yéméniz, une des correspondantes les plus fidèles de La Mennais, liée elle-même avec le P. d'Alzon.