Mon cher petit père,
C’est aujourd’hui seulement que j’ai pu lire votre lettre du 3 décembre. Il y a huit jours qu’elle était arrivée, mais comme depuis quinze jours je n’étais pas venu ici, je n’avais pu la recevoir. Par un petit dérangement que je ne comprends guère encore, je n’ai pu être ordonné dimanche dernier, comme je l’espérais. C’est aujourd’hui seulement qu’a eu lieu mon ordination au sacerdoce. Je n’ai pu, par conséquent, dire ma messe le jour de Noël, comme je l’espérais. Ce sera demain, jour de Saint-Jean, que je monterai à l’autel pour la première fois(2).
Il serait trop long de vous dire tout ce que j’ai éprouvé d’angoisses, avant de recevoir les ordres, et de bonheur, quand je les ai eu reçus. Ce sont des choses qui ne se comprennent que quand on les éprouve soi-même. Maintenant, je suis prêtre pour l’éternité. Cette pensée bouleverse de fond en comble et cependant me laisse dans l’âme une joie douce qui me remplit de confiance. Chaque fois que je me suis prosterné devant l’évêque, aux trois ordinations, lorsque l’on a chanté les litanies sur moi, j’ai demandé à Dieu qu’il ne permit pas que je me relevasse si je ne devais pas être un prêtre selon son coeur. J’ai une confiance extrême dans le sacrifice de la messe. Déjà l’office me fait un bien infini. Dieu veuille, comme me disait un bon religieux, que le durillon ne se mette pas aux doigts qui toucheront tous les jours la sainte hostie.
Je dois vous dire pourquoi je me suis décidé à passer un mois à Saint-Eusèbe. On m’avait tellement parlé des Jésuites dans tous les sens que j’ai voulu les juger par moi-même. Je quitte cette maison avec la conviction qu’en général les Jésuites sont de saintes gens, mais qui disent trop du matin au soir la prière du pharisien: « Mon Dieu, je vous remercie de ce que je ne suis pas comme les autres hommes. »(3) Ce qu’on dit de la police qu’ils exercent dans Rome n’est que trop vrai: j’en ai des preuves malheureusement trop manifestes. Je ne puis mieux comparer l’état actuel des Jésuites qu’à celui de ces rejetons qui poussent des racines d’un arbre immense, lorsque l’arbre lui-même a été coupé: on n’a plus que des taillis.
L’on m’a joué un assez mauvais tour. Je crois que c’est l’évêque du Puy(4). Quoi qu’il en soit, une dénonciation a été faite à mon égard à propos de mes opinions. On ne me dit rien. Seulement, l’avant-veille de mon ordination au sous-diaconat, le cardinal Odescalchi, qui avait eu la bonté de me promettre de m’ordonner et qui depuis avait été nommé cardinal-vicaire, me fit prier de passer chez lui. Il me demanda ce que je pensais de M. de la M[ennais]. Je répondis que j’étais en tout soumis à l’encyclique, que j’avais désapprouvé les Paroles d’un croyant avant l’apparition de la condamnation et que, quant à la philosophie, mes idées s’étaient beaucoup modifiées, que seulement je ne comprenais pas ce que le Pape voulait dire par le système de philosophie qu’il désapprouvait. Le cardinal me répondit que le Pape avait voulu blâmer par là en général le système par lequel M. de la M[ennais] voulait mettre la religion dans la liberté et unir ces deux choses ensemble, que le Pape n’entendait pas condamner toutes les opinions de M. de la M[ennais], qu’il connaissait plusieurs personnes converties par le premier livre de cet auteur, que le Pape lui avait dit depuis peu qu’il serait bien aise qu’on réimprimât ce que M. de la M[ennais] avait écrit sur le Saint-Siège. Ensuite, il me proposa au nom du Pape de signer une formule, par laquelle j’adhérais à l’encyclique et je n’adhérais point à l’opinion de ceux qui disent qu’elle ne condamne point un certain système de philosophie. Il me proposa de me donner du temps pour réfléchir. Mais je répondis que je n’en voulais point et je signai à l’instant(5). Il paraît que l’on va exiger une formule pareille de tous les évêques; au moins le cardinal Odescalchi me l’assura-t-il. J’aurais voulu vous en envoyer une copie. Je l’ai demandée ce matin au cardinal, qui m’a dit qu’il me la procurerait, mais que l’original était entre les mains du Pape, qui, m’a-t-il assuré, avait été très content de la promptitude de ma soumission. Il est assez ennuyeux d’attirer le contentement du Pape d’une pareille façon. Je lui serai présenté un de ces jours. Je verrai comment il me recevra.
27 décembre.
Ce matin, j’ai dit ma première messe dans les souterrains de Saint-Pierre. J’étais assisté par l’abbé de Brézé. C’était M. d’Auriol qui faisait l’office de clerc. M. Poly a dit la messe après moi. J’étais avec quatre ou cinq personnes; Mais je vous avoue que, puisque je ne pouvais pas vous avoir, j’aimais autant cela que d’être entouré d’une foule d’indifférents, dont je me soucie peu et qui m’eussent beaucoup dérangé. On m’a trouvé faisant très bien les cérémonies. Seulement, l’abbé de Brézé m’a forcé d’abréger au memento des vivants. Vous comprenez cependant très bien que j’avais mes raisons pour en prendre à mon aise dans un pareil moment. L’abbé de Brézé m’a amené ensuite déjeuner chez lui. Il a été, ainsi que l’abbé de Montpellier, très bon pour moi. L’abbé de Brézé prétend qu’il était le représentant des parents et amis et, à ce titre, il veut écrire à ma mère.
Je n’ai aucune nouvelle à vous donner, sinon que Montalembert va retourner à Paris. Il a écrit dernièrement au Pape une lettre, dans laquelle il déclare se soumettre en tout à l’encyclique(6). Je ne veux pas finir ma lettre sans vous dire combien la vôtre m’a fait plaisir. J’en ai baisé de joie votre nom, dans l’impossibilité de vous embrasser vous-même.
Adieu, cher petit père. Je vous conjure de m’écrire souvent. Je vous aime de toute mon âme.
Emmanuel.
J’écrirai incessamment à ma mère.

