Mon cher Eugène,
Me voici à Terni, où je me trouvais avec vous, il y a un an. Vous ne sauriez croire combien votre souvenir me préoccupe, depuis deux ou trois jours que j’ai quitté Rome. Je remarque, dans mon chemin, tes auberges où nous avons déjeuné, où nous avons couché, les côtes que nous avons montées à pied ensemble. Aujourd’hui, en allant visiter la cascade, je me rappelais presque tous les plans que vous aviez formés pour tirer parti de votre excursion; car je me rappelle très bien que vous vouliez faire un article, dont le nom serait: La vallée de la Néra. Vous voyez que j’ai quelquefois bonne mémoire.
Je regrette seulement que nous n’ayons pas eu l’heureuse idée d’aller ensemble visiter le lac, qui alimente la cascade et qui baigne le joli village de Piè di Lago. C’est tout certains qu’on peut voir de plus pittoresque. Il ne faut faire que deux milles et demi de plus, mais on voit un délicieux pays. L’on arrive par un sentier bordé, pendant cette saison d’aubépines de chèvrefeuilles et de mille jolies fleurs.
Le lac se présente tout à coup, au tournant d’une montagne, et s’enfonce dans cinq ou six gorges formées par les Apennins. Dans le fond, nous apercevions la neige tombée sur la crête des Abruzzes. Le petit village de Piè di Lago, surmonté d’un château du moyen âge et entouré de barques de pêcheurs, peut avoir 500 ou 600 habitants. Une batelière nous a fait promener sur le lac, dont l’effet était vraiment on ne peut plus pittoresque. Mais certains qu’il y avait de plus ravissant, c’étaient les bois qui couvraient les montagnes, c’était la forme de ces montagnes, c’était la teinte que le soleil leur jetait. Les eaux sont de la plus grande limpidité, malgré la quantité d’herbes qui sont au fond. On prétend cependant que les enfants du village plongent avec la plus grande adresse et vont chercher sous l’eau les pièces de monnaie qu’on leur jette. Le Velino, qui vient de Rieti, reçoit le trop-plein du lac, en même temps qu’il sert à l’alimenter lorsque les chaleurs le font baisser ici…(2)

