Encore quelques heures, ma chère enfant, et le Rhône mettra entre nous quatre-vingts lieues de plus. Je ne veux pas que la journée se passe, sans que je vous aie remerciée du bien que vous m’avez fait. J’étais allé à Paris avec bonheur sans doute, en pensant que je vous verrais, mais surtout avec l’espoir quelque peu orgueilleux de vous faire du bien. Vous en ai-je autant fait que vous m’en avez procuré? Je le désire vivement.
Je profitai de votre dernière recommandation. Monté en voiture, je priai Dieu pour vous, et, chose étonnante, il me sembla avoir retrouvé cette liberté de coeur envers notre divin Maître que je me reprochais d’avoir perdue depuis longtemps déjà. Mes réflexions se portèrent beaucoup sur ce que Dieu pouvait demander de moi: c’était la continuation de notre entretien. Je n’y vis rien de nouveau. Il paraît, en effet, que je dois être là où je suis. Tant que sa volonté m’y placera, j’y resterai.
Aujourd’hui, j’ai voulu aller dire la messe pour vous à Notre-Dame de Fourvière; mais il m’a été impossible, n’ayant pas fait retenir un autel à l’avance. A peine ai-je pu faire debout une petite prière à votre intention. Je suis descendu pour dire la messe dans une communauté. Pourtant, j’ai quelque regret à penser que vous aurez peut-être fait aujourd’hui vos voeux définitifs et que je n’y étais pas(2). Croiriez-vous que j’en suis à désirer qu’ils soient renvoyés assez pour que je puisse revenir à Paris et recevoir vos engagements? Voilà mes folies! Mais vous m’avez demandé d’être simple. Ne le suis-je pas trop?
Ce que je disais à vos Soeurs du triomphe que Notre-Seigneur me semble devoir remporter de nos jours m’a souvent frappé. Qu’en pensez-vous? C’est sous ce rapport que j’entends sa double action en nous. Il vient d’abord comme se réfugier dans l’âme de ceux qu’il aime, comme pour se mettre à l’abri de ses persécuteurs, et il s’en sert ensuite comme d’un moyen de faire triompher sa cause. D’où résulte pour ses disciples la double obligation d’établir son règne au dedans d’eux-mêmes et au dehors. Vous êtes bien heureuse, ma fille, après avoir été loin de Dieu, d’être appelée à l’aimer en vous et dans les belles âmes de vos Soeurs qui vous sont confiées(3).
Veuillez attendre quelque temps, avant de fixer le temps de la durée des fonctions de la Supérieure générale. Je crois qu’il y aurait quelques inconvénients à en parler trop tôt, puisque la chose n’est pas nécessaire.
Adieu, ma chère enfant. Veuillez me rappeler au souvenir et aux prières de vos Soeurs. Je ne vous chargerai que dans quelques jours de mes compliments pour MM. Blanc et Le Boucher(4). Pardonnez-moi ce petit-bonsoir que je n’ai pu m’empêcher de vous souhaiter. Quand Dieu permettra-t-il donc que nous puissions nous revoir? Je le remercie, en attendant, du fond du coeur de tout le bien qu’il m’a fait par vous. Bonsoir!

