Monsieur,
Malgré une fatigue d’yeux qui, sans être grand’chose me gêne pour écrire, je veux vous dire où j’en suis. M. de la Farelle(2) est parfait pour moi; il a été chercher le ministre, toujours invisible, et n’a pu pénétrer jusqu’à lui; il m’a engagé d’attendre son beau-frère, M. Girard, qu’il espère me rendre favorable. M. Girard peut beaucoup. Je n’ai pu remettre vos lettres. J’attends une audience de M. de Salv[andy]. Je ne suis pas allé voir M. Martin, du Nord. Cet homme, malgré ses bonnes intentions, est trop méprisable par sa faiblesse; je n’ai pu surmonter la répugnance qu’il m’inspire. Peut-être plus tard serai-je moins délicat.
M. Teste m’a fait dire indirectement qu’il voudrait bien que j’allasse le voir; je ne me suis pas encore présenté chez lui, non plus que chez M. de la Baume(3). Entre ces deux futurs concurrents je n’ai pas voulu me fourrer les doigts. On continue à m’assurer qu’avec de la fermeté j’obtiendrai ce que je viens chercher.
On m’a proposé une audience de Louis-Philippe mais j’ai reculé devant l’effet que cette audience ferait, si elle était connue, et on ne manquerait pas de la faire connaître.
Je ne sais rien de plus pour le nouveau journal. Je crois vous avoir écrit que le fondateur m’était venu trouver et que je lui avais donné des détails qui l’avaient abasourdi. Du Lac, ami de l’Univers, et Ozanam, adversaire du même journal, pensent tous les deux qu’une nouvelle feuille, si elle ne se posait pas en hostilité vis-à-vis de l’ancienne, débarrasserait les catholiques de l’espèce de responsabilité que l’Univers leur impose. Ce point de vue a quelque chose Juste(4).
Quant aux Jésuites, rien de nouveau sinon qu’après la lettre que l’archevêque renvoya à Montalembert, celui-ci alla le trouver; il affirme qu’ils se quittèrent bons amis, l’archevêque ne dit point cela(5). Le gouvernement persévère dans ses projets de supprimer Paris, Amiens, Grenoble et Lyon(6). Vous avez vu la lettre du P. Etienne, que tout Paris a trouvée ignoble. Eh bien! il aurait agi plus mal encore, si je n’étais allé le trouver et le menacer de faire attaquer dans l’Univers et dans les journaux du Midi les religieuses de Saint-Vincent qui entreraient à l’Hôtel-Dieu d’Avignon. J’allai le voir le 22 avril, et il écrivit sa lettre le 24. D’après bien des détails, c’est un homme vendu. M. Guizot a été obligé de lui reprocher sa fureur contre les Jésuites. Il a fait interdire à ceux-ci une chapelle soignée par ses religieuses, mais bâtie par M. de Ratisbonne, actuellement Jésuite.
Mais je m’arrête. N’ayant rien à faire, je prêche une retraite(7) et l’heure m’appelle. Veuillez, Monseigneur, agréer l’hommage de mes sentiments de dévouement respectueux et de tendresse filiale.
E. d’Alz.
Mille choses affectueuses, je vous prie, à M. Boucarut et à M. Rédier.

