Je commence par ta dernière question, chère amie. Tu me demandes qui je vois à Paris. Maintenant, pas grand monde. Je passe une longue partie du jour dans ma chambre; quelquefois, cependant, j’en sors pour quelques épisodes assez intéressants. Hier, par exemple, je partis à 10 heures du matin pour Versailles; à midi, j’étais de retour. Qu’étais-je allé faire? Assister à un mariage, celui de M. Veuillot, rédacteur en chef de l’Univers. J’y allai en compagnie de du Lac et de M. Wilson, et, comme j’étais pressé de m’en retourner, je revins avec le P. de Ravignan. C’était le jour de saint Ignace. M. Veuillot avait tenu à se marier ce jour-là; le P. de Ravignan avait fait la cérémonie et voulait être de retour assez à temps, me dit-il, pour célébrer une dernière fois la fête de leur fondateur dans leur maison de Paris, avant sa dispersion(2).
Il paraît qu’ils tiennent fort cachés leurs projets ultérieurs; cependant le P. de Ravignan et quelques autres ne logent plus rue des Postes. Il paraît qu’à Rome c’est le cardinal Acton, un Anglais, qui a poussé à la retraite, et le cardinal Lambruschini qui a mené la combinaison que l’on sait.
Mais je reviens à ta question. Je vois assez M. Gouraud, qui m’a pris en grande affection; je vois du Lac; je vais dire assez souvent la messe chez les Dames de l’Assomption; j’y vois l’abbé Gabriel qui est gros d’un système de philosophie, comme on n’en aura jamais vu quand il en sera accouché. Il paraît toutefois que l’enfantement sera laborieux, moins par la faute du système, que par l’absurdité des intelligences obtuses de la pauvre espèce humaine(3). Il faut dire que M. Gabriel est devenu extrêmement saint et qu’il fait de la mysticité philosophique. Je cause beaucoup avec la supérieure des Assomptiades, qui est réellement pleine d’esprit, mais qui, tout en ayant grande envie de te connaître, a la plus grande peur de toi, à cause de ce qu’elle connaît de tes lettres à M. Combalot.
Puis j’ai vu beaucoup pendant quelque temps deux membres de l’Université d’Oxford, qui m’ont beaucoup intéressé; ils se sont séparés du catholicisme que par une toile d’araignée. Je t’assure qu’ils seront catholiques au premier jour. Ils m’ont donné les détails les plus curieux sur leur Université, et moi je les ai conduits dans plusieurs établissements chrétiens, en sorte que nous nous sommes quittés les meilleurs amis du monde, à preuve que l’un des deux a failli me démancher un bras à force de me secouer la main(4).
Je vois encore M. Gratry, le directeur du collège Stanislas, qui m’aime comme ses petits yeux et qui pleure en me disant des douceurs. Ne répète pas ceci; je passerais pour un ingrat et, en fait, je l’aime aussi beaucoup. Tous les jeudis, il y a à Stanislas un petit dîner, composé de M. Gratry, M. Gouraud, un M. Le Bardy et M. Lenormant; j’y ai souvent assisté. Ce M. Lenormant est un des hommes les plus remarquables de France; il fait à la Sorbonne le cours d’histoire à la place de M. Guizot, et les autres professeurs se sont opposés à ce qu’il fût nommé en titre, parce que, disait-on, il est trop catholique. Il l’est, en effet, et très pratiquant. Il nous raconte des histoires très curieuses sur les misérables intrigues de certaines gens qu’il connaît fort bien.
Puis, je vois quelquefois des gens en passant. Ainsi, ce matin, je suis allé voir M. Dubois, un membre… (5).

