Il faut, ma chère enfant, que vous répondiez une question. Avant-hier, j’étais allé dans une réunion de dames, dont je vous parlerai tout à l’heure. L’une d’elles me demanda s’il était vrai que la fondatrice de l’Assomption fût morte. Je lui répondis d’abord, avec assez de sang-froid, que cela me paraissait assez extraordinaire, puisque j’avais reçu de ses nouvelles l’avant-veille. Comme la même personne me faisait observer qu’on lui assurait avoir vu cette nouvelle dans la Quotidienne, tout en plaisantant sur une pareille histoire, je me sentis un vertige que j’eus grand’peine à dissimuler. Vainement, je fis effort pour penser à autre chose, préoccupé que j’étais de mettre en train quelques-uns de mes enfants, que je voulais mener en partie de plaisir; au bout de plusieurs heures, il paraît que j’étais encore tout pâle. Aujourd’hui même, après quarante-huit heures, je ne suis pas du tout à mon aise et j’ai besoin de votre lettre de demain pour me rassurer contre une folie véritable, mais qui m’agite horriblement, parce que c’est de vous qu’il s’agit. Or, ce que je veux vous demander, c’est ceci: Fais-je bien de vous dire tout cela? Vraiment, j’aurais préféré le garder pour moi, et, si je me décide à vous ouvrir le fond de mes émotions, c’est que je crois que cela vous est nécessaire. J’aimerais bien mieux que vous sussiez, une fois pour toutes, à quel point tout ce qui vous intéresse m’émeut et ne plus vous en parler. Chère enfant, qu’en pensez-vous? Il me semble toujours que nous devons être assez sûrs l’un de l’autre, pour laisser de côté ces manifestations; et puis, pourtant, quand je vous vois . si douteuse envers moi, je me laisse aller à vous laisser lire dans toutes ces faiblesses.
Le 14 août.
Deux grandes nouvelles… Oui, mais auparavant près de deux heures de suspension. Mlle Carbonnel n’est-elle pas dans la maison? Enfin, il faut la laisser et porter en patience ses larmes et ses plaintes de tous les jours. Je reviens à mes nouvelles.
La première est que nous commençons, ce soir, à dire l’office à minuit, au moins pour le temps de l’octave. Vous ai-je dit que j’avais pris définitivement le Romain? Nous l’avons dit d’abord à deux, puis à trois; aux premières Vêpres de l’Assomption, nous serons cinq. Les autres s’y mettront peu à peu(2).
La seconde nouvelle, que j’aurais voulu vous donner plus tôt, est que nous aurons un petit Tiers-Ordre de femmes: ce sont Mmes Boyer, Réveilhe, Bolze, qui va vous amener sa petite fille, et Mlles Coirard, Bellile, une jeune personne très bien qui peut-être vous viendra un jour, et Walsin(3). La chose s’est emmanchée, sans que je sache comment; mais en fin elle ira très bien, J’en suis presque sûr. Je vous donnerai une autre fois les détails. Tous les huit jours, il y aura réunion chez Mme Boyer, pour travailler pour les jeunes apprenties que ces dames patronnent. Ce sera le motif extérieur; puis, quand je voudrai les réunir, elles se rendront au Refuge, dont elles s’occupent aussi beaucoup.
Je reçois votre lettre; je n’en ai pas vu arriver avec plus de plaisir; l’adresse, cette fois, me suffirait. J’ai peur que vous ne finissiez par tomber malade; faites-y bien attention. Je crois que je suis plus égoïste que vous. J’allais vous dire: Ne m’écrivez pas tant, mais ce mot a peine à couler de ma plume. J’ai reçu M. Saugrain; nous l’aimons tous beaucoup.
Adieu. J’ai peur que ma lettre n’arrive trop tard, et pourtant je voulais vous écrire la veille de l’Assomption. Je répondrai bientôt à Mlle Montaudon.

