Mon cher ami,
Votre enthousiasme me ravit. J’entre tout à fait dans l’idée du journal; seulement il faudrait aller vite, prier M. Aillaud de ne pas annoncer les conférences que je voulais donner à Saint-Charles: 1° parce que voilà huit jours que j’ai un mal de gorge continu, à ne pouvoir pas même dire mon bréviaire; 2° parce que, s’il le faut, je préfère passer mon temps à vous aider dans votre journal qu’à prêcher.
M. Goubier vous a-t-il dit que je lui proposais la formation d’un club? Pour le moment, je préfère le journal. Vous pouvez le faire paraître quand bon vous semblera. Ne me l’envoyez pas, car je serai à Nîmes, je l’espère, avant qu’il ne soit imprimé. Si ma gorge me le permet, je partirai vendredi soir; sinon, dimanche soir. Ainsi, je serai à Nîmes ou mardi matin ou mercredi au plus tard, s’il plaît à Dieu(2). Puis, il y aura pour nous un point essentiel pour alimenter l’intérêt du journal; c’est, pour commencer, l’élection de Montalembert qu’il faut absolument enlever. Maintenant, ne vous faites pas illusion. Les républicains actuels ne rêvent qu’une chose, centraliser tout et dès lors détruire toute liberté; c’est pour cela qu’il faut lutter contre eux en demandant la liberté comme aux Etats-Unis. Il ne faut pas, non plus, se trop mettre contre les protestants. On peut leur montrer qu’ils peuvent, s’ils le veulent, avoir leur part dans cette liberté.
Quant à ce qui me concerne, on a singulièrement exagéré ou plutôt on a tout inventé. La seule chose que j’ai faite d’un peu bien a été de ne jamais quitter ma soutane (j’ai été presque le seul). Du reste, le mot d’ordre était de respecter les prêtres partout. On en a vu assister au pillage des Tuileries et on ne leur disait rien. Quant à aller panser les blessés, j’y serais allé, si j’avais cru que cela en valût la peine; mais la chose a été si vite faite sur le terrain, et les hôpitaux étaient tellement encombrés des dames du faubourg Saint-Germain quel’idée ne m’est pas même venue de me joindre à elles. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’aucun blessé n’a refusé les sacrements, de ceux du moins qui sont morts dans les hôpitaux.
Ici, on s’agite beaucoup pour faire des journaux. Le P. Lacordaire veut en faire un, Montalembert un autre; avec l’Univers cela fera trois(3). C’est absurde. J’ai promis mon concours pour procurer des fonds au P. Lacordaire(43), mais il n’y a pas moyen d’espérer le moindre succès; ils ne veulent paraître que dans six semaines, et dans six semaines les élections seront faites. C’est amer de bêtise.
Mais je me sens un peu trop fatigué, je m’arrête. Adieu. Causez de tout ceci avec M. Goubier. Tout à vous.

