Cette lettre, ma chère fille, arrivera, je l’espère, en même temps que vous à Paris et m’y précédera seulement de huit à dix jours.[1] Peut-être sera-ce la dernière que j’aurai le temps de vous écrire, car on me reproche si fort de me peu soigner et j’ai tant à faire pour laisser les choses en bon train que je ne sais trop ce que je pourrai faire d’ici à mon départ.
Causons d’abord d’affaires. Je ne veux pas voir M. Bourdet.[2] Je lui ai fait remettre la lettre de sa fille par M. Cardenne. C’est triste de voir comme il se conduit. Sa fille qui lui reste est à bout de chemin; je vais essayer de la faire placer, mais c’est bien peu de chose. On ne m’a pas rendu de réponse définitive pour Soeur Marie-Rodriguez, mais on s’en occupe, et, de peur qu’une seule personne ne suffît pas, j’ai pris ailleurs encore des renseignements. La chose est parfaitement faisable. Je puis vous répondre des 10.000 francs.
Quant à moi, mes affaires vont assez bien, mais pas aussi bien que je l’eusse voulu. Les augmentations de traitement me font craindre que je ne réalise pas, cette année, les bénéfices sur lesquels j’avais compté. Nous sortons d’une retraite prêchée par le P. Ferrand; elle a fait peu de bien. Cependant nous avons eu quelques utiles changements, qui, j’espère, seront des conversions.
Vous êtes toujours raide, ma chère fille, ou du moins tentée de l’être. Je vous avoue que vous avez bien tort, car je suis tout disposé à ne pas l’être avec vous, et que je me propose d’aller si bonnement que je vous forcerai bien de redevenir bonne fille. Je comprends très fort tout ce qui me manque pour être parfait et je trouve tout simple que vous vous en aperceviez; mais je vous suis trop dévoué pour que je n’aie pas l’espoir de fondre quelque jour toutes ces misères, et de vous faire toucher du doigt que ce qui vous fait souffrir est aussi un peu au fond de votre nature. Si vous m’eussiez écrit une bonne lettre, comme vous en aviez eu le premier mouvement, vous eussiez bien fait et je vous en eusse été très reconnaissant. Mais je ne vous en veux point d’avoir écouté votre soulèvement. Seulement, je trouve que pour une religieuse, épouse de Notre-Seigneur, c’est très peu parfait, et comme, en dehors de ce que je puis ressentir ou faire éprouver, je suis obligé de vous maintenir dans la ligne de la souplesse, vous aurez la bonté de vous priver d’une communion, et vous vous souviendrez que, si ces soulèvements durent, je vous châtierai plus sévèrement encore.
Adieu, ma fille. Il faut bien vous aimer pour avoir le courage de vous parler ainsi. Tout vôtre en Notre-Seigneur.

