Monsieur,[1]
Vous m’avez demandé quelques explications par écrit sur un projet de lettre, que je vous ai proposé d’adresser à vos collègues dans l’épiscopat. Il s’agissait d’obtenir de leur obligeance quelques renseignements qui pussent aider à la confection du rapport que le Conseil supérieur doit adresser, tous les ans, au ministère. Mais auparavant se présentait la question de savoir s’il était convenable, utile à la liberté de l’enseignement et de l’indépendance de l’Eglise, de solliciter et d’obtenir ces documents.
Je vais examiner cette première question, et quand j’aurai essayé de fixer dans quelles limites on peut s’adresser à Nosseigneurs, j’examinerai une seconde question: dans quelle forme faut-il les inviter à transmettre le résultat de leurs appréciations?[2]
L’article 5 de la loi organique du 15 mars 1850 porte, au paragraphe 8: « Le Conseil supérieur… présente,chaque année, au ministre un rapport sur l’état général de l’enseignement, sur les abus qui pourraient s’introduire dans les établissements d’instruction, et sur les moyens d’y rémédier. »
Une commission vient d’être nommée, à la dernière session du Conseil supérieur, pour préparer ce rapport.[3] Une première réunion de cette commission a eu lieu et l’on s’est partagé le travail préparatoire, qui consiste à recueillir les divers éléments des matières de ce rapport.
Membre de cette commission, j’ai cru faire une chose utile en me chargeant de ce qui concerne les établissements secondaires d’enseignement libre, par conséquent les petits séminaires, les écoles dirigées par des Congrégations religieuses d’hommes, et les écoles de filles dirigées par des religieuses.
Je répète ma question: « Convient-il, est-il utile que vous demandiez à vos collègues de me fournir des renseignements sur des chapitres aussi importants? » Il importe de les examiner les uns après les autres, car je ne pense pas que la question puisse être la même pour tous.
1° Les petits séminaires.
Je crois avoir établi, dans une note à part, dont je vous soumets une copie,[4] qu’il y aurait le plus grand danger à permettre que les inspecteurs franchissent le seuil des petits séminaires. La loi ne parle, pour ces établissements, que de surveillance et non d’inspection. Aucune pénalité n’est attachée au refus de l’inspection pour les petits séminaires. L’évêque en étant reconnu le véritable chef, ce serait lui qu’il faudrait révoquer, en cas de désordres graves dans l’établissement. D’un autre côté,le supérieur d’un petit séminaire reçoit son approbation du ministre des Cultes et non du ministre de l’Instruction publique. Enfin, le ministre[5] ayant déclaré en plein Conseil que l’inspection devait s’étendre dans les établissements libres jusque sur l’enseignement religieux, et M. Cousin[6] ayant dit à propos du Collège de France indépendant jusques à aujourd’hui du Conseil supérieur, qu’il ne voyait pas pourquoi l’autorité de ce Conseil ne s’étendrait pas sur toutes les écoles, ou peut prévoir que si les évêques cèdent aux prétentions de l’Etat sur les petits séminaires, ces prétentions s’étendront bientôt des petits séminaires jusque sur les grands.
Aussi il serait peut-être utile, pour le dire en passant, de trancher la question des Facultés de théologie. En effet, telles qu’elles subsistent maintenant, payées par l’Etat, sans institution canonique, ces écoles de théologie relèvent de l’inspection de l’Etat, et voilà, par elles, l’enseignement théologique soumis à l’autorité gouvernementale. Il y a là, si je ne me trompe, de très graves dangers.[7]
Quoi qu’il en soit, revenant aux petits séminaires, je pense qu’il est impossible d’admettre, non seulement que les évêques me fournissent des renseignements sur ces établissements, mais même qu’ils consentent à en fournir aux inspecteurs généraux ou d’Académie, et qu’il serait très utile que l’épiscopat s’entendît pour adopter une marche uniforme dans la lutte présumable contre les empiétements de l’Etat. Je ne dois pas dissimuler à Votre Grandeur que j’ai cru remarquer, de la part de quelques évêques du Conseil, la disposition très arrêtée de ne pas vouloir la guerre. A force de vouloir la paix, ne se prépare-t-on pas l’esclavage? [8]
2° Etablissements secondaires d’instruction libre.
Ici, Nosseigneurs peuvent et doivent, ce me semble, nous fournir tous les renseignements possibles. Ces établissements sont soumis à l’inspection. Les bons ne doivent pas la redouter; il est à désirer qu’elle pénètre dans les mauvais; plus on fournira de lumière sur certains désordres, plus on affermira la sécurité des maisons réellement chrétiennes. Tout ce que Nosseigneurs apporteront de témoignages favorables ou de blâmes motivés, en témoignant de leur vigilance, ne peut tourner qu’au profit de la liberté.[9]
3° Congrégations d’hommes vouées à l’enseignement primaire.
Il n’en est pas de ces Congrégations comme des petits séminaires: ceux-ci sont des écoles spéciales. Les écoles des Frères sont ouvertes a tous. Elles aussi, par conséquent, rentrent dans le droit commun, et c’est leur avantage de s’y maintenir. Je dois seulement faire observer que, depuis quelque temps, on fait des efforts pour les soustraire à l’influence épiscopale. Il serait très utile de prendre des moyens de les y ramener, et l’un des plus puissants serait que les évêques voulussent bien placer l’autorité de leur témoignage en face des rapports des inspecteurs.
4° Congrégations de filles vouées à l’enseignement. Rien, ce me semble, n’est plus utile que de nombreux détails, émanés de Nosseigneurs, sur ces sortes de Congrégations. Voici pourquoi:
Le Conseil supérieur s’occupe, en ce moment, de préparer un règlement, prescrit par la loi, sur les écoles de filles, et l’on cherche à obtenir que ces écoles, dirigées par des religieuses, soient placées exclusivement sous l’inspection des évêques. Or, ceux-ci n’ayant aucun droit légal d’en être chargés, n’est-il pas bon qu’ils fassent quelque chose pour s’attirer une pareille marque de confiance? De nombreux renseignements, venus de leur part, prouveraient leur intention de prêter au gouvernement le concours le plus scrupuleux; et comme, encore une fois, la question n’est pas la même que celle des petits séminaires, la bonne volonté, montrée par Nosseigneurs en cette circonstance, peut servir à justifier la résistance qu’ils opposeront à toute attaque dirigée contre leurs droits sur les écoles ecclésiastiques.
Dans une seconde lettre, j’aurai l’honneur d’examiner, devant Votre Grandeur, la seconde question.[10] Je m’arrête à conclure qu’il faut conjurer Nosseigneurs de tenir sur l’article des petits séminaires et de donner, au contraire, un concours empressé dans ce qu’on leur demandera d’informations pour les autres établissements.[11]
Veuillez agréer, Monseigneur, l’hommage avec lequel j’ai l’honneur d’être votre très humble serviteur.

