Touveneraud, LETTRES, Tome 1, p.132

12 jan 1852 [Nîmes], ESCURES Comtesse

Joie qu’il éprouve de la revoir bientôt et de la diriger dans le bien. – Refus donné à miss Stafford. – Dieu la destine à vivre dans le monde, mais en l’état de perfection. – Choix à faire d’un règle ment et livres à lire. – Il vient d’offrir une mortification pour elle et sera toujours son père.

Informations générales
  • T1-132
  • 118
  • Touveneraud, LETTRES, Tome 1, p.132
  • Orig.ms. ACR, AN 12;D'A., T.D. 38, n. 12, pp. 118-121.
Informations détaillées
  • 1 ACCEPTATION DE LA VOLONTE DE DIEU
    1 DEVOTION EUCHARISTIQUE
    1 DIEU LE PERE
    1 DIRECTION SPIRITUELLE
    1 ECRITURE SAINTE
    1 ENGAGEMENT TEMPOREL DES LAICS
    1 LECTURE DE LA VIE DES SAINTS
    1 MORTIFICATION CORPORELLE
    1 PATERNITE SPIRITUELLE
    1 REGLEMENTS
    1 RESPONSABILITE
    1 VIE SPIRITUELLE
    2 MONTALEMBERT, CHARLES DE
    2 STAFFORD, MISS
    3 NIMES
    3 NIMES, EGLISE SAINT-BAUDILE
    3 PARIS
  • A MADEMOISELLE AMELIE DE PELISSIER
  • ESCURES Comtesse
  • [12]-janvier [18]52 lundi <1>.
  • 12 jan 1852
  • [Nîmes],
  • Mademoiselle
    Mademoiselle Amélie de Pélissier 94, rue de Chaillot.
    Paris.
La lettre

J’espère avoir un peu de temps, aujourd’hui, et je suis tout heureux, ma chère fille, de vous le consacrer. Je pense à vous bien plus que vous ne sauriez le croire et je prie tous les jours Dieu de m’éclairer sur ce que je dois dire de sa part. Il me paraît très évident que vous vous établissez dans une bonne voie, et, ce qu’il y a de plus fort dans votre âme, au-dessous de vos habituelles indécisions, s’affermit dans le bien. Courage! Courage! Vous avez bien raison, il faudrait avec vous une longue et très longue causerie. Elle aura lieu, je l’espère, avant trois semaines. Je ne puis vous dire quelle sorte d’émotion mêlée de terreur, de respect et d’affection bien vive, j’éprouve en pensant que je prends la responsabilité d’un avenir qui m’est aussi cher que le vôtre. Vous avez bien fait, ma chère fille, de me prouver par votre persévérance que je devais être votre père dans toute la force du mot.

Quand je vous verrai, je vous parlerai de tout ce qu’il me semble que vous avez à faire. Je vous ai écrit une lettre fort courte, mais je vous en avais adressé une un peu plus longue, où il me semble que j’entrais dans le détail J’ai donné à Miss Stafford un refus général, sans entrer dans le détail[2]. J’ai cru pouvoir prendre cela sur moi. Comme vous, je tiens extrêmement à ce que vous gardiez un secret absolu sur vos projets, pour des raisons que je vous dirai quand je vous reverrai.

Non, mon enfant, vous n’êtes pas appelée à être mère de famille, et vos affections doivent se concentrer sur un seul objet, comme vous me le dites, sur Dieu. Je n’aperçois rien en vous qui vous pousse vers la vie religieuse en communauté, il me le semble du moins; vous devez vivre avec une action dans le monde, et avec une très grande piété et perfection. Est-ce avec les personnes dont vous m’avez parlé? Pour le moment j’ai une très grande répugnance, mais cela pourra changer, si j’y vois plus clair; car, en matière si grave, il ne faut pas avoir de parti pris.

Je tiens beaucoup à l’exactitude de votre lever et à ce que vous vous ployiez peu à peu à l’habitude d’une certaine régularité, sans laquelle on ne peut rien faire qui vaille pour le service de Dieu. Admirez avec moi la manière dont Notre-Seigneur vous prend peu à peu et s’empare de vous. Ouvrez-lui votre coeur tout entier. Je regrette bien vivement que, pendant que vous étiez à Nîmes, ces idées ne vous soient pas venues. Vous n’étiez pas prête, et Dieu a ses moments.

Il m’est impossible d’avoir des billets pour la réception de M. de Montalembert, et je le regrette très vivement[3].

Je ne vous fixe rien pour vos lectures, sinon que je vous engage à lire des vies de saints. Attendez que je sois à Paris pour traiter la question de la lecture de la Bible. Je ne suis pas fâché de vous faire attendre à dessein une réponse pour vous faire un peu sentir le joug de l’obéissance, à laquelle il faut vous exercer.

Je viens d’interrompre ma lettre pour offrir à Dieu une légère mortification à votre intention: je suis allé prier un moment le Saint-Sacrement. Il me semble que c’est bien sous l’oeil de Notre-Seigneur que je vois dans un mot de votre lettre la réponse à tout ce que vous désirez connaître de votre avenir, au moins pour quelque temps. Vous me dites, en le soulignant, que je suis votre père, et c’est bien vrai, mon enfant, et bien plus que vous ne sauriez le penser, si bien, il me semble, que jusqu’à nouvel ordre vous devez être tout simplement ma fille, entrant pour votre part dans le peu de bien que je puis faire, m’y aidant et m’y soutenant comme je dois vous aider et vous soutenir, de mon côté, et chacun, selon ce qu’il peut, venant au secours de l’autre.

Je vous dis ceci avec une très profonde conviction, mais il est très possible que je me trompe. Aussi veux-je encore prier Dieu pour connaître sa volonté, mais la promesse que je vous ai faite de vous dire toujours toute ma pensée me force à vous dire celle-là. Pensez-y très sérieusement. Que de choses vous pourriez faire, si vous le vouliez! Je sais bien que votre âge peut être un inconvénient, mais cet inconvénient disparaît tous les jours. Vous voyez bien que nous avons besoin de beaucoup causer.

Adieu, et soyez sûre que je vais beaucoup penser à vous et à cet avenir qui me préoccupe tant.

Je ne me relis pas.

Votre père,

E. D'ALZON.
Notes et post-scriptum
1. Le 13 janvier est la date du cachet de la poste à Nîmes, mais le lundi tombait le 12 janvier; par ailleurs, le ms porte par erreur 2 janvier.
2. Miss Stafford, qui donnait alors des leçons dans une famille de Nîmes, était une anglaise que l'abbé d'Alzon avait ramenée au catholicisme durant l'avent prêché en 1838 à Saint-Baudile.
3. Il s'agit de la réception de Montalembert (1810-1870) à l'Académie française, qui eut lieu le 5 février 1852. Comme il en fut pour d'autres amitiés de Montalembert, celle que lui témoigna, de puis 1830, E. d'Alzon, ne fut pas exempte d'incompréhensions quant à la manière de servir l'Eglise dans l'immédiateté des événements.